Religion

Appel à la prière musulmane autorisé à Cologne : le multiculturalisme donne de la voix

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Musulmans assemblés pour la prière de l’Aïd el-Fitr (qui marque la rupture du jeûne du mois de ramadan) à la mosquée centrale de Cologne (Allemagne), le 13 mai 2021.

Musulmans assemblés pour la prière de l’Aïd el-Fitr (qui marque la rupture du jeûne du mois de ramadan) à la mosquée centrale de Cologne (Allemagne), le 13 mai 2021. © Mesut Zeyrek/Anadolu Agency/AFP

C’est une première en Allemagne. La ville de Cologne a autorisé les muezzins des trente-cinq mosquées de la cité rhénane à effectuer, dans le cadre d’un projet pilote de deux ans, l’appel à la prière musulmane le vendredi entre midi et 15 heures – à condition que l’appel ne dure pas plus de cinq minutes, que les résidents du voisinage soient prévenus, et que les plaintes éventuelles soient consignées. « Cologne est la ville de la liberté (religieuse) et de la diversité. Ceux qui arrivent à la gare principale sont accueillis par la cathédrale et accompagnés des cloches de l’église », a tweeté la maire de la ville, Henriette Reker (indépendante), qui voit dans l’initiative un « signe de respect ». Les critiques ont rapidement fusé, face à ce nouveau pas en faveur du « multiculturalisme ». 

Mais que recouvre au juste cette notion de « multiculturalisme », qui a meilleure presse en Allemagne qu’en France (Angela Merkel elle-même l’a revendiqué pendant un temps) ? Éclairage avec les philosophes Charles Taylor, Will Kymlicka et Bhikhu Parekh.

 

Il y a au moins trois manières d’interpréter la dimension multiculturelle de la décision de la ville de Cologne.

  • Multiculturalisme libéral. C’est la position défendue, notamment, par le philosophe canadien Will Kymlicka : un libéralisme conséquent doit reconnaître la possibilité à chacun d’exprimer, jusque dans l’espace public, l’appartenance à une culture à laquelle il s’identifie. Cette forme de multiculturalisme se concentre ainsi sur les individus et leurs pratiques personnelles. « Nous devons tenir compte du fait que les individus peuvent souhaiter accéder à leur propre culture, quelle que soit leur conception particulière du bien », affirme Kymlicka. Il ne s’agit donc pas – dans l’autorisation de l’appel à la prière, par exemple – de reconnaître officiellement un groupe particulier à l’intérieur de la communauté nationale, mais simplement de permettre à chacun d’explorer librement les pratiques qui lui correspondent en garantissant les conditions de cet exercice.
  • Multiculturalisme communautarien. Un autre philosophe canadien, Charles Taylor, considère qu’il faut aller plus loin que la perspective libérale : selon lui, le multiculturalisme n’est pas qu’une question d’individus ; les groupes culturels d’appartenance sont, en eux-mêmes, un « bien fondamental », dont il faut a minima reconnaître qu’ils « renferment quelque chose qui mérite notre admiration et notre respect ». C’est à partir de ces identités collectives que nous nous construisons. Une politique de la différence conséquente doit prendre en compte l’existence de ces communautés. L’autorisation de l’appel à la prière ne consiste donc pas seulement, de ce point de vue, à rendre possible une pratique personnelle plus aboutie de l’islam, mais à reconnaître le droit d’une communauté particulière à se manifester dans l’espace, à travers ses institutions cultuelles et culturelles. 
  • Multiculturalisme radical. Le multiculturalisme communautarien reste, en général, gêné aux entournures lorsqu’il s’agit de réprimer ce qui, dans certains groupes culturels, peut constituer une violation des droits fondamentaux. Pour ne prendre que quelques exemples : le mariage forcé, l’excision, etc. Si l’appartenance culturelle est une source d’épanouissement, elle peut être aussi source d’aliénation. Faut-il réprimer cette puissance répressive ? Non, répond le multiculturalisme radical énoncé par le philosophe politique britannique Bhikhu Parekh. Ce n’est pas, en tout cas, à l’État de prendre en charge ces problèmes, mais aux cultures elles-mêmes. Appartenir à un groupe, c’est « le défendre contre ses plus perverses déformations ». L’autorisation de la prière musulmane à Cologne pourrait être lue, en ce troisième sens, comme une première étape vers la reconnaissance sans restriction du droit d’une communauté à vivre comme elle l’entend, quelque problématiques que soient certaines des pratiques qu’elles imposent à ses membres. 
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