Hors-série "Emmanuel Levinas"
Autrui, le tiers et l’État
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 40 de Philosophie magazine « Emmanuel Levinas », en kiosque le 13 décembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le Bourreau a-t-il un Visage ? Cette question énigmatique soulève l’une des grandes difficultés de la pensée de Levinas : celle des liens entre la justice éthique, dont l’exigence surgit dans ma relation personnelle à Autrui, et la justice politique, celle des institutions de l’État. La justice doit-elle être pensée en termes de responsabilité à l’égard d’Autrui, ou en termes de règles collectives et de processus de gouvernance ? Michel Olivier expose les enjeux du problème.
Levinas suggère d’abord que le bourreau, en un premier sens, c’est le meurtrier ; et celui-là ne fait en aucun cas œuvre de justice. Mais il souligne d’emblée que ce n’est pas ce sens qui l’occupe ; il opère alors un déplacement de la question. En effet, le bourreau incarne ici le bras armé de l’État qui punit, de l’État potentiellement violent qui fait respecter ses règles et ses normes. Le Visage, lui, incarne la terrible vulnérabilité d’Autrui, que j’accueille comme demande et appel qu’il m’adresse et non comme concurrent ou contrepartie. Ce sont là deux modalités de la socialité, Visage et Bourreau, qui semblent être exclusives l’une de l’autre et qui incarnent pourtant deux significations possibles de la justice. Celle, parfois violente, de l’État qui assure le respect des règles collectives, et celle, humaine et infiniment charitable, de la relation éthique à autrui. Deux façons de répondre au mal. Deux possibilités de lui résister : le saint et le gouvernement.
Levinas nous enseigne que ces deux possibilités de résistance au mal sont articulées entre elles : l’une fonde l’autre, donne sa signification à l’autre. C’est cette fondation qui permet de distinguer la violence légitime de l’État et la violence d’un État totalitaire. Tout réside dans la citation de Dostoïevski. La relation éthique à Autrui est responsabilité illimitée. Je prends sur moi le destin, la fragilité d’Autrui ; je m’affirme comme le gardien de mon frère.