La lettre du jeudi
Cap ou pas cap ?
© Katerinasergeevna/iStockphoto
Cela vous a peut-être échappé, mais il y avait Conseil national de la refondation aujourd’hui. À quoi sert le nouveau CNR (celui de la Résistance, on voit bien) ? À “faire le point”. Sur l’état de la démocratie. Comment fait-on le point ? Épineuse question… Dans notre billet du jour, Sven Ortoli vous fait le point sur le point.
« Comment fait-on le point ? Pour le susdit CNR, je ne vois pas grand-chose à dire ; en revanche, “faire le point”, “vive la Marine” et “tonnerre de Brest”, ça me parle.
Et je poursuis, pardonnez-moi, par un aveu. À savoir, c’est pas pour me vanter, que je ne suis pas parfait. Notez tout de même que dans le genre, je ne suis, hélas, que modérément imparfait. De quoi sentir l’appel du large, mais en restant prudemment sur la côte à regarder les bateaux au creux des vagues : “Qu’il est doux, dit Lucrèce, de contempler du rivage les flots soulevés par la tempête et le péril du malheureux qu’ils vont engloutir ; non pas que l’on prenne plaisir à l’infortune d’autrui, mais parce qu’on aime à voir de quels maux on est exempt soi-même.” Voilà, c’est moi, c’est peut-être vous. Sauf qu’il s’agit d’une illusion. On se croit à l’abri sur le rivage, et paf ! l’instant d’après, ça tangue, on est au milieu d’un océan qu’on n’a jamais quitté. “Embarqué”, comme disait l’autre, sans avoir jamais cessé de l’être.
Je le sais – ce matin, j’étais à la boulangerie, tranquille comme Baptiste, un-croissant-s’il-vous-plaît. Et mon regard dévie, à peine, vers les annonces et flyers publicitaires devant la caisse. Changez votre regard, devenez philosophe, promet la photo d’une jeune femme souriante. Hum, je hausse légèrement le sourcil (genre, on ne me la fait pas, je suis un gars de Philomag). En dessous, deuxième annonce, avec languettes détachables et numéro de téléphone : Faites le point sur votre vie, calculez votre niveau de bonheur. Deuxième haussement de sourcil, la vendeuse me regarde avec méfiance.
Et voilà qu’en sortant, je me suis demandé (vous auriez fait pareil) : au fond, depuis combien de temps n’ai-je pas pratiqué l’exercice ? Non, non, pas de mon niveau de bonheur, mais du point sur ma vie. Si je file la métaphore maritime : il est où, mon petit navire ? Sur la carte de mon océan à moi, où est-ce que je plante le drapeau qui montre où je suis ?
Je vous épargne le petit flottement existentiel qui s’est ensuivi et j’en reviens à la question qui m’occupe : faire le point, si la côte est proche et visible, c’est reporter sur une carte des relèvements (historiquement, une résurrection comme Lazare), des gisements (du verbe gésir, se coucher) ou des alignements (étymologiquement, c’est indiquer le lignage d’un homme). En haute mer, il faut un sextant et un chronomètre, mais cela revient au même. Tout cela s’enracine dans un vocabulaire de vie et de mort qui traduit que pour un navire et son équipage, il est vital – hardi matelot, cap au 230 – de faire le point : d’où vient-on, où est-on, où va-t-on. Pour un homme, il y a un moment où, qu’on le veuille ou non, ça se dessine, mais il est toujours temps d’orienter – la barre à gauche 10 – pour respecter ce en quoi il croit. Le philosophe Georges Canguilhem déterminait sa route de la façon suivante : “Je me porte bien, dans la mesure où je me sens capable de porter la responsabilité de mes actes, de porter des choses à l’existence et de créer entre les choses des rapports qui ne leur viendraient pas sans moi…”.
Ça, c’est du cap. »
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