Ciné-philo

Casino Royale, ou l’art de bluffer

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Photogramme issu du film “Casino Royale” (2006)

Photogramme issu du film “Casino Royale” (2006). © Gaumont/Columbia TriStar Films

Ce dimanche soir, France 2 rediffuse l’une des – récentes – aventures les plus célèbres de James Bond : Casino Royale (Martin Campbell, 2006). Si, de la James Bond girl à l’Aston Martin en passant par un grand méchant, le Chiffre, le film reprend les codes des précédent volets, cet opus se singularise par son intrigue, qui tourne toute entière autour d’une interminable partie de poker, à l’issue aussi incertaine que décisive. Si le Chiffre gagne, il pourra rembourser ses créanciers et continuer à financer le terrorisme international ; si James Bond triomphe, le Chiffre sera obligé de négocier avec le MI6 (les services secrets britanniques). Faire tourner, ainsi, tout une film autour d’une partie de cartes, si intense soit-elle, relève du tour de force. Si nous nous laissons prendre au jeu, c’est que quelque chose d’existentiel se joue dans le poker. Le poker nous montre en effet que les cartes sont toujours rebattues, que le hasard et la chance ne suffisent pas, et que le risque et l’incertitude font toujours partie de la vie. Le poker est plus qu’un simple jeu. Le phénoménologue Jean-Toussaint Desanti le rapproche d’ailleurs de la philosophie car, chacun à leur manière, poker et philosophie « exigent que nous mettions en jeu tout ce que nous savons. »

 

  • Mathématique et psychologique : le double jeu du poker. « Vous devez donc savoir qu’un joueur de poker ne mise pas sur les cartes mais sur le joueur d’en face », explique d’emblée 007. Tout au long de la partie, il choisit de miser sur l’humain, et tente de détecter les tics du Chiffres quand celui-ci bluffe. Le Chiffre, quant à lui, s’en remet aux probabilités, à la face mathématique du poker. Dès le début du film, il répondait d’ailleurs ceci à un chef de guerre africain qui lui demandait s’il croyait en Dieu : « Non, je crois au taux de rentabilité approprié. » Entre James Bond et le Chiffre, deux visions du monde s’affrontent : l’une réduit la réalité à la rationalité mathématique ; l’autre voit dans la psychologie une faille qui fait du poker bien plus qu’un simple jeu de calcul. 
  • Hasard et fatalité. « Je croyais qu’il y avait une part de hasard ? », interpelle Vesper Lynd, la James Bond girl.« Seulement si l’on suppose que la meilleure main l’emporte », lui répond l’agent secret. Croire à la chance ou au hasard, c’est croire que l’on ne maîtrise pas ce qui nous arrive, que nous sommes à la merci du destin. Une porte ouverte au fatalisme : si l’autre a obtenu une meilleure main, alors il gagnera forcément. Pour James Bond, au contraire, gagner dépend de ce que nous faisons de la main qui nous échoit. On peut avoir une excellente main et se coucher face au bluff de l’adversaire ; ou, au contraire, se laisser persuader par l’adversaire que notre main est la meilleure, alors que ce n’est pas le cas – ce qui arrive au Chiffre à la fin du film.
  • Un jeu philosophique. Comme le note Jean-Toussaint Desanti, « exactement comme au poker, on met sa mise sur le tapis et puis on voit si l’on gagne ou l’on perd. La philosophie exige que nous mettions en jeu tout ce que nous savons, tout le savoir, qu’on voie comment il se gagne ou il se perd, comment il se détruit ou subsiste. » Tout comme au poker, la philosophie nécessite une remise en question constante de ce que nous croyons savoir. Elle rebat sans cesse les cartes de la connaissance. « Si l’on s’installe dans un savoir donné, peu importe lequel, on est perdu parce qu’on y est installé, on y est assujetti à ses normes. » C’est d’ailleurs ce qui arrive au Chiffre, défait par sa confiance excessive dans les probabilités mathématiques. 
  • L’amour du risque. Jouer au poker, c’est accepter le risque inhérent à une situation où notre connaissance est imparfaite. Faire tapis, c’est risquer tout ce que l’on a, sa mise, à partir de ce que l’on sait, sa main, sans pouvoir être certain de l’issue. « Il y a des gens qui misent tout ce qu’ils ont pour continuer à jouer, pour continuer à gagner de l’argent, et le jouer, pour le risquer. La philosophie, c’est comme le poker. Un philosophe est un flambeur. » La vie elle-même, toujours frappée du sceau de l’incertitude, est à l’image de cette prise de risque constante, qui représente tout autant un danger potentiel qu’un moteur existentiel.
Poker : le jeu est un autre, par Philippe Nassif