Dossier / “Transclasses”
Ce que l’exception nous apprend sur la règle
Courrèges, Thoiry 1979. © Peter Knapp
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Cet article est issu du numéro 168 de Philosophie magazine « Transclasses. Sommes-nous déterminés par nos origines sociales ? », en kiosque le 23 mars 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Quels rôles jouent le mérite personnel, la reproduction sociale ou encore la honte dans les parcours des transclasses ? Sur ces sujets, philosophes et sociologues ne sont pas d’accord.
Faut-il faire reposer l’ascension sociale sur le mérite ?
Non, la méritocratie est en réalité une tyrannie / Michael Sandel (né en 1953)
Dans son essai La Tyrannie du mérite (2020), Michael Sandel, l’une des principales voix de la philosophie morale américaine, s’attaque au mythe selon lequel le mérite serait un critère juste pour décider de l’ascension sociale des individus. La méritocratie, à laquelle les Français sont si attachés, doit à ses yeux être critiquée sur deux versants.
Du côté des dominés, c’est un système qui tend à imposer aux classes populaires une forme de culpabilité : si vous êtes au chômage ou si vous êtes pauvre, la responsabilité n’en incomberait pas aux dirigeants qui ont mené des politiques de désindustrialisation, ni à la crise économique, ni à un droit du travail insuffisamment protecteur. En méritocratie, l’on tendrait à vous laisser croire qu’une telle situation est entièrement de votre faute, que vous n’avez pas fait assez d’efforts, que vous n’êtes pas assez motivé ou compétent. Ainsi, le poids de la domination subie est accru plutôt qu’allégé.
Du côté des dominants, il y a également un leurre : on convainc les diplômés des meilleures écoles qu’ils doivent leur réussite à leur talent et à leur travail, alors qu’en réalité, toutes les statistiques montrent que les dés de la compétition sont pipés dès le départ. « Plus des deux tiers des étudiants inscrits dans les universités d’élite, relève Sandel, viennent des familles les plus riches – les 20 % supérieurs sur l’échelle des revenus. » Les parents fortunés peuvent offrir à leurs enfants des cours particuliers, les préparer à des « sports d’élite qui leur permettront de rejoindre les équipes universitaires », observe l’auteur à propos de la situation américaine. De façon plus diffuse, les rejetons des classes sociales élevées maîtrisent les codes culturels pour se présenter aux écrits et aux oraux des examens, bénéficient de contacts et de lettres de recommandation quand vient le moment du premier stage ou du premier job. « Les riches et les pauvres se rencontrent rarement au quotidien : nous vivons dans des lieux différents, nos enfants fréquentent des écoles différentes », ce qui « fait de la solidarité un projet presque impossible ».
Sous ce rapport, la méritocratie pose un dernier problème : les vainqueurs de la compétition « ont du mal à renoncer à la certitude qu’ils ont mérité leur place ». Convaincus que les pauvres n’avaient qu’à étudier davantage ou à se donner plus de mal, ils se construisent un imaginaire peu propice à la redistribution et à la solidarité, ce qui aura pour effet… de bloquer encore un peu plus l’ascenseur social.
Oui, c’est une fiction nécessaire / François Dubet (né en 1946)
La méritocratie n’est certes pas un système parfait, mais il n’en existe pas de plus juste ! Dans L’École des chances (Seuil, 2004), le sociologue François Dubet présente le critère du mérite comme le meilleur choix par défaut. En effet, une transmission héréditaire du pouvoir et des charges nous paraîtrait anachronique. Le tirage au sort, auquel avaient parfois recours les Grecs dans la démocratie athénienne, n’est pas non plus convaincant à cause de la nécessité de mettre en poste des personnes ayant étudié, qu’il s’agisse des finances publiques, de la médecine ou de l’ingénierie. « Personne n’envisage non plus un effacement de l’égalité des chances devant l’égalité réelle des conditions et des réussites », ce qui serait le cas dans un système de type collectiviste, où tout le monde se verrait attribuer le même revenu. Pour François Dubet, « l’égalité des chances reste un horizon normatif sur lequel il est nécessaire de tenir ».