Comment j’ai trouvé ma voix

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Cet article est issu du numéro 130 de Philosophie magazine « Plaire, émouvoir, convaincre. L’art de l’éloquence », en kiosque le 29 mai 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Ex-rappeur devenu avocat, scientifique, journaliste engagée ou chroniqueur sportif, nos quatre témoins ont fait de la prise de parole leur cœur de métier. Et ils y ont découvert une école de liberté.

Serge Money : “Faire bon usage des mots permet d’avoir un pouvoir sur le monde”

« J’ai eu dès l’enfance l’envie de devenir avocat. Mon objectif premier a toujours été de défendre par le pouvoir des mots et d’influer avec eux sur le cours des événements. Vu que je suis issu d’un milieu modeste et que j’ai grandi dans une cité en banlieue, la culture urbaine m’a d’abord poussé vers le rap, vers la dimension parlée du hip-hop. J’ai constitué le groupe Mafia Trece avec mes amis, en continuant mes études de droit. Le rap a vite pris le pas à mesure que nous rencontrions le succès. Puis la tendance s’est inversée et j’ai repris mes études de droit à 30 ans, avant de passer le barreau. 

Comme rappeur, j’avais envie de porter haut ce que certains vivent tout bas, en étant agréable à l’écoute. J’avais pris l’habitude de faire ce que j’appelais les rimes à 100 %. Je faisais rimer non pas la dernière syllabe mais presque des phrases entières. J’étais dans la position du journaliste qui ne cherche pas à convaincre mais à faire état d’une situation, à “représenter” et à donner envie à celui qui l’écoute d’entendre son histoire. Si j’avais une mission, elle consistait à mettre en exergue des faces inconnues de la société, à parler de la justice quand l’injustice était partout autour de nous. Le rap devient comme une thérapie, qui permet de coucher sur le papier des expériences difficiles, parfois de les juguler. 

« Dans un tribunal, j’emploie des images que j’utilisais en musique pour surprendre mon auditeur »

Serge Money

J’étais honoré hier lorsqu’on allait à mes concerts ou qu’on achetait mes disques, et je suis honoré aujourd’hui lorsqu’on vient me chercher pour organiser une défense. Il s’agit dans les deux cas de mettre en plein jour une réalité dure, qu’on ne puisse pas dire qu’on ne savait pas. À cette différence qu’il s’agit désormais de convaincre le juge de prendre la meilleure décision. Je chantais Je plaide pour la rue. Je défends maintenant des jeunes de quartier dont je me sens proche. Il m’arrive souvent de parler à la première personne, avec mes tripes, pour inviter à se projeter à la place de celui qui n’a plus les mots. Le vocabulaire change dans un tribunal, mais j’emploie des images que j’utili­sais en musique, en essayant de surprendre mon auditeur. J’ai essayé d’apporter cette cul­ture rap dans les plaidoiries. Pour un concours d’éloquence entre avocats, celui assez sélectif des secrétaires de la Conférence, j’ai fait un discours rimé, presque chanté, mêlant l’argot des cités, et j’ai été élu. Dans le rap, l’inspiration se terminait sur scène par une certaine transpiration ; dans une plaidoirie, c’est beaucoup de transpiration sur un dossier pour trouver l’inspiration.

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