Vie quotidienne
Comment supporter les réunions Zoom, avec Michel Serres
© Xosé Bouzas/Hans Lucas
Vroum, vroum, vroum. « Qui n’a pas coupé son micro ? On se croirait sur le périph’ ! » Cric cric cric. « Qu’est-ce que c’est encore que ce bruit ? Éteignez vos micros si vous ne parlez pas, on ne s’entend pas ! » Vlan, schplaf, boum. Une autre voix fait irruption dans la discussion, sans y être invitée : « Papa, tu peux m’aider à faire mes devoirs ? » Shshshshshshshsh. « Quoi encore ? – J’entends un écho, comme si vous étiez très loin. »
Vous aussi, vous en avez assez de ces incessantes interférences qui parasitent vos réunions téléphoniques et autres rendez-vous en visioconférence ? La généralisation du télétravail n’arrange rien. Mais détendons-nous. Car au fond, le parasitage est inhérent à toute forme de communication. C’est Michel Serres qui le dit !
Parasite
Un voisin bruyant, un bébé en pleurs, une machine à laver : les parasites qui font effraction dans nos communications sont innombrables. Aujourd’hui plus que jamais : à cause du télétravail, chaque interlocuteur se retrouve en un lieu différent, ce qui multiplie d’autant le nombre d’importuns potentiels. La communication ne met pas seulement en jeu deux interlocuteurs, un émetteur et un récepteur, mais aussi des tiers qui brouillent le signal. Ces immixtions engendrent « un système nouveau, un ordre plus complexe que la simple chaîne », écrit ainsi Michel Serres dans Le Parasite (Grasset, 1980).
Bruit de fond
Ces parasites, il est cependant possible, au moins théoriquement, de les tenir à distance de la communication : « Le parasite est accidentel », précise Serres dans Hermès I : la communication (Minuit, 1968). Mais que faire lorsque c’est le canal de communication lui-même (un micro abimé, une connexion intermittente, etc.) qui génère des frictions et des interférences ? Nous pouvons, sans doute, améliorer le dispositif technique. Nous ne pourrons, cependant, jamais supprimer ce que Michel Serres nomme le « bruit de fond du monde » : « Le bruit de fond est essentiel à la communication. » Toute communication implique une distance, et cette distance génère, d’elle-même, des brouillages.
Noise
« Le bruit de fond est le fond de l’être, le parasitisme est le fond de la relation », résume Serres. Mais pourquoi donc le monde fait-il du bruit ? Il faut renverser la question, et partir du bruit, de la « noise » fondamentale, pour comprendre le monde, comme l’explique le philosophe dans Genèse (Grasset, 1982) : « Peut-être l’être est-il agité. Le bruit de fond ne cesse jamais, il est illimité, il est continuel, perpétuel, inaltérable. »
Tiers exclu
De cette petite métaphysique du bruit, Michel Serres tire une conclusion essentielle : « Une telle communication est une sorte de jeu pratiqué par deux interlocuteurs, considérés comme associés, contre les phénomènes de brouillage et de confusion […] Ces interlocuteurs ne sont point opposés, comme dans la conception traditionnelle du jeu dialectique, ils sont au contraire dans le même camp, liés d’intérêt : ils luttent en commun contre le bruit. […] Dialoguer, c’est poser un tiers et chercher à l’exclure ; une communication réussie, c’est ce tiers exclu. » Même lorsque nous ne sommes pas d’accord, même lorsque nous nous disputons, gardons donc à l’esprit que nous conservons un ennemi commun : le vacarme du monde.