Confessions d’un gastrosophe

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Cet article est issu du numéro 50 de Philosophie magazine « 50 - juin 2011 », en kiosque le 25 mai 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

À l’initiative d’une Université populaire du goût, le penseur hédoniste n’aura eu de cesse de défendre la (bonne) chère, faisant de la table, le lieu utopique d’une révolution dans notre rapport au corps.

« La question diététique est à l’épicentre du problème existentiel », écrivez-vous dans La Raison gourmande. En quoi l’homme se définit-il par ce qu’il mange ?

Michel Onfray : Manger, c’est nourrir une mécanique avec laquelle on pense. On peut la charger ou l’alléger, on peut punir sa chair en l’engraissant, en l’alcoolisant, en l’intoxicant avec des substances dangereuses pour la santé (voyez Sartre qui revendique sciemment la destruction de son corps comme condition de possibilité de ses performances intellectuelles d’écriture…) ou la célébrer en faisant de l’acte naturel et obligatoire qu’est la nutrition un geste esthétique et culturel qui donnera du plaisir – à soi, bien sûr, mais aussi aux convives, à ceux avec lesquels on vit. Pour certains, manger relève de la corvée, pour d’autres, c’est l’occasion d’inventer des microsociétés hédonistes à répétition, c’est l’art de produire des républiques festives (voyez Fourier qui fait de la table la métaphore politique par excellence).

 

Vos premiers textes portaient sur la gastronomie. Ou plutôt sur ce que vous appelez, à la suite de Fourier, la gastrosophie, la nourriture comme art de vivre. Pourquoi avoir entamé votre œuvre philosophique par la question de la nourriture ?

Parce que je suis moi-même cuisinier, que je fais les courses et la cuisine à chaque repas et que, leçon nietzschéenne, je ne pense pas autre chose que le monde dans sa totalité. Or, la nourriture, l’alimentation représentent l’impensé philosophique par excellence. Cet oubli de la chair concrète signale le symptôme de la domination de l’idéal ascétique dans le réel judéo-chrétien, mais aussi dans la philosophie dominante. Je cherche à penser le monde dans lequel je vis, et la cuisine en fait partie. 

 

À vous suivre, nous serions victimes d’une tradition ascétique, qui aurait toujours dévalué les besoins alimentaires. Pourtant, ne retrouve-t-on pas au fondement de notre culture deux consécrations de la table : la Cène du Christ et le Banquet de Platon ? 

Dans la Cène, on ne consomme que de la nourriture symbolique : le vin, préfiguration de la Passion, sang du Seigneur qui sera versé, et le pain au levain, annonce de la transformation spirituelle, via celle de la farine et de l’eau, en nourriture substantielle. Quant au Banquet, il me faudrait le relire dans cette perspective, mais je crois me souvenir qu’il n’est aucunement question de nourritures solides, mais beaucoup de vin. On boit comme des trous dans ce dialogue, mais toujours dans le registre symbolique et apologétique : quand tous sont ivres morts, la raison absorbée par l’alcool, Socrate, lui, demi-dieu parmi les hommes, dispose d’une lucidité remarquable, d’une conscience claire. Le Banquet est seulement un décor de théâtre. On n’y trouve pas de petits oiseaux cuits au miel, de tétines ou de vulves de truie farcies comme dans le Satiricon de Pétrone… 

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