Hors-série “Vivre et penser comme un arbre”

Décoloniser les forêts

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 53 de Philosophie magazine « Vivre et penser comme un arbre », en kiosque le 12 mai 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La conquête coloniale a fait des forêts un enjeu de pouvoir. Un espace où l’obsession occidentale de la clarté se confond avec le contrôle des peuples indigènes. Et la forêt devient un lieu de résistance.

 

« Ce qui compte, c’est l’antithèse entre la ville et le pomoerium – entre le monde et le hors monde », entre ce qui se tient dans l’espace délimité par les murs de la cité, lieu de la vie politique, et l’espace illimité qui se trouve au-dehors : la campagne, et, au-delà, l’érème (l’espace situé hors de l’œcoumène), âme d’un « monde sylvain », sauvage (qui est littéralement celui des arbres, les sylva). C’est en ces termes que le géographe Augustin Berque résume, dans « le rural, le sauvage, l’urbain », le modèle d’aménagement des terres et de représentation de l’espace en Occident. La forêt et la ville, le monde sauvage et la société, l’humain et le non-humain se tiennent l’un face à l’autre. Mais toutes les sociétés, loin de là, ont adopté d’autres formes d’inscriptions dans leur territoire. C’est ce que détaille l’anthropologue Eduardo Kohn dans son provocant Comment pensent les forêts ?, consacré au peuple Runa de l’Amazonie équatorienne. Les forêts pensent, si l’on entend par penser toute interprétation de signes. Alors, tous les êtres, humains et non humains, pensent. Et les forêts forment « un entrelacs complexe et cacophonique, émergent et expansif de pensées vivantes, croissantes et mutuellement constitutives ». Si l’Occidental a cherché à s’arracher à ce réseau de signes, les Runa vivent en son sein, s’efforçant de les traduire pour adapter leurs pratiques. Ils observent ainsi que « les hévéas [sont] uniformément répartis et non regroupés en peuplements monospécifiques. [Le] caoutchouc “explore” ou vient occuper le paysage d’une manière qui manifeste un modèle spécifique. Toute tentative d’exploitation du caoutchouc in situ doit reconnaître ce fait. »

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