La lettre du lundi

Depardieu : une certaine idée de la Gaule

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Depardieu : une certaine idée de la Gaule

Gérard Depardieu sur le tournage d’“Astérix et Obélix. Mission Cléopâtre” en 2002. © Étienne George/Collection ChristopheL via AFP

« Vous en avez parlé en famille pendant les fêtes ? Et vous vous êtes étripés avec votre grand-oncle ? Normal. Moi aussi, j’en ai discuté avec mes frères et sœurs durant le Noël russe (une soirée marrante, genre La Bûche) avant-hier. Certes, nous sommes rapidement tombés d’accord : ses propos tenus en Corée du Nord sont immondes, et il faudra bien qu’il réponde devant la justice des agressions sexuelles et du viol dont on l’accuse. Mais de nombreuses questions sont restées en suspens.

Il n’est jamais évident de passer de l’admiration et d’une certaine affection à la réprobation et à la détestation. J’y ai réfléchi en rentrant chez moi dans la nuit, et je crois avoir trouvé la clé. Depardieu incarnait la France ; il se contente depuis plusieurs années de représenter une certaine idée de la Gaule.

Comme vous, peut-être, j’ai adoré chez Depardieu la rencontre en un seul être de la bête et de l’enfant. J’ai aimé ce naturel tellement puissant qu’on a l’impression qu’aucune caméra ne le suit, qu’aucun metteur en scène ne le dirige. J’ai été fasciné par ce caractère querelleur et sensible, parfois lyrique. Je les retrouve quand je revois ses plus grands films des années 1970 à 2000 – ce dont je ne me priverai jamais. Depardieu est à la fois le loubard de Châteauroux et un poète, un voyant. Il peut entrer dans tous les rôles, de la petite frappe au grand homme, leur insufflant un mélange toujours neuf de force et de finesse.

Depardieu s’est alors mis à incarner la France, sous toutes ses facettes. Il a été le révolutionnaire Danton, l’abbé de Sous le soleil de Satan, l’aventurier Vidocq, le génial Rodin, le colonel Chabert ou le Tartuffe de Molière. Avec Cyrano de Bergerac, il est frondeur et élégant, galant et audacieux, anticlérical et tourmenté, avec panache bien sûr. Star internationale, il est devenu, comme le disent les hommes politiques, notre meilleur ambassadeur. C’est surtout pour cette raison, à mon avis, qu’Emmanuel Macron l’a soutenu, oubliant d’évoquer les victimes de ses agissements ou de ses commentaires. Le président, dans une logique de marque, a défendu l’un de nos fleurons industriels : il faut continuer à acheter français, que diable !

Mais peu à peu l’identité de Gérard Depardieu a glissé. Tout d’abord, comme pas mal de stars, il s’est cru tout permis. Il a fait passer la domination (en particulier sur les femmes) et la complicité avec les dictateurs pour de la liberté. La France, avec ses règles et son droit, est devenue trop étriquée pour lui. Il s’est soudain senti mieux en Russie, où l’on peut absolument tout obtenir quand on a du pouvoir. Surtout, de Français, il est devenu gaulois. Son hilarante interprétation d’Obélix n’y est peut-être pas pour rien. Il s’est enfermé de plus en plus dans un rôle de goinfre rigolard dont il ne parvient plus à se défaire, même s’il lit saint Augustin et chante Barbara. Depardieu, en sombrant dans la gauloiserie, s’est déséquilibré. Il a réduit l’esprit français, tendu entre l’élégance et la grivoiserie, la mesure et la verve, le panache et l’arrogance, l’art de la conversation et la bamboche, le naturel et la sophistication, à un seul de ses aspects : la gaillardise. En le voyant mâcher à pleines dents des algues bretonnes ou se fourrer plusieurs crêpes dans la bouche, comme dans ses documentaires sur les cuisines de nos terroirs, en l’écoutant parler de sa virilité de manière obsessionnelle, on se dit tout de même que, de l’esprit français, on a perdu quelque chose. C’est ce que suggère le philosophe d’origine roumaine Emil Cioran dans De la France (éditions de l’Herne) : “La divinité de la France : le goût. […] Selon lequel, le monde – pour exister – doit plaire ; être bien fait, se consolider esthétiquement ; avoir des limites ; être un enchantement du saisissable ; un doux fleurissement de la finitude”. On en est loin, non ?

Même si Rabelais et les chansons paillardes font incontestablement partie de notre patrimoine culturel, la gauloiserie, telle qu’elle se manifeste dans les mots et les gestes de Depardieu vis-à-vis des femmes, est bel et bien l’expression d’une domination masculine. Il suffit de revoir cette séquence du documentaire de Complément d’enquête pour ressentir l’humiliation de l’interprète coréenne de l’acteur, qui comprend parfaitement les horreurs qu’il profère à son endroit, et pour mesurer la violence qu’elle a subie. La meilleure chose qui pourrait arriver à notre gloire nationale serait peut-être qu’elle le redevienne, nationale, c’est-à-dire plus complète et flamboyante que sa caricature graveleuse. Et que l’acteur retrouve, de la gauloiserie, la définition que j’en lis dans Le Petit Robert : “Qui a une gaieté franche, rude, et un peu libre”. Mais pas plus. »

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