Dossier / “Transclasses”
Devenir bourgeois, ça s’apprend ?
Série " Time Spent That Might Otherwise be Forgotten", New Jersey XIII, broderie à la main sur tirage jet d’encre © Diane Meyer
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Cet article est issu du numéro 168 de Philosophie magazine « Transclasses. Sommes-nous déterminés par nos origines sociales ? », en kiosque le 23 mars 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
On a beau sortir de sa classe, il manque toujours un je-ne-sais-quoi pour avoir la classe aux yeux des dominants. Voici quelques réflexions, inspirées d’expériences vécues, sur le fonctionnement subtil des barrières culturelles.
« Je ne supporte pas les gens qui balancent la tête en rythme à l’opéra », disait l’un de mes professeurs d’hypokhâgne. Je n’avais jamais mis les pieds à l’opéra, et cette critique me semblait à la fois étrange et un peu absurde. Un simple mouvement de tête faisait-il automatiquement passer le spectateur pour un plouc ? Je dis « plouc », parce que je voyais à sa moue écœurée que le sujet était grave. Se laisser emporter par la mélodie en dodelinant de la tête était à ses yeux profondément déplacé. Par cette simple remarque, j’ai compris qu’il me manquait des clefs. Je ne venais pas du même monde, mais j’étais bien décidée à tout apprendre de lui. J’avais toujours été une « bonne élève » et je désirais correspondre en tout point à ce qui était attendu.
J’ai découvert petit à petit que d’autres faits et gestes de ce type étaient condamnés avec plus ou moins de sévérité. Par exemple, les élèves ne devaient pas faire de guillemets avec les mains : c’était « irritant » et cela témoignait « d’un triste manque de vocabulaire ». En cours, les filles devaient éviter de se toucher les cheveux, « parce que l’on n’est pas dans un salon de coiffure, Mesdemoiselles ». Et lorsqu’on avait un accent régional prononcé, il fallait le gommer « pour faire plus sérieux aux oraux ». C’est ainsi que j’ai presque totalement perdu mon accent nîmois, au grand dam de ma mère s’irritant parfois de ce nouveau « ton pointu ». Ce genre de remarques con-cerne ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelle l’« ethos » des élèves. Le terme regroupe les façons de marcher, de parler, de s’habiller, qui caractérisent quelqu’un. L’ethos d’un individu est donc la partie la plus visible et la plus mondaine de sa personne : celle avec laquelle on interagit au quotidien. C’est, entre autres, sur cet ethos que nous devions travailler pour réussir les oraux et atteindre le Saint-Graal de l’époque : l’admission à l’École normale supérieure.