Hors-série "Le mal"
Dieu et le mal
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 37 de Philosophie magazine « Le Mal », en kiosque le 21 mars 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Si Dieu existe, d’où vient le mal ? S’il n’existe pas, d’où vient le bien ? Le philosophe Denis Moreau examine les termes du dilemme auquel répondirent Leibniz et Malebranche par leurs théodicées, qui visent à concilier l’existence du mal avec les attributs traditionnels de Dieu (toute-puissance, bonté, justice).
La question de la théodicée, au sens large du terme, est aussi vieille que la philosophie ou le Livre de Job : si jamais Dieu existe, comment se fait-il qu’il y ait tant de mal dans le monde ? « Théodicée » est en revanche un néologisme de Leibniz (1646-1716) qu’on retrouve dans le titre de ses Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l’homme et l’origine du mal (1710). Le mot est formé à partir du grec théos, Dieu, et dikè, la justice. Dans une théodicée, il est donc question de Dieu et de justice, en deux sens connexes. Il s’agit de montrer que, malgré les apparences, Dieu agit avec justice. Il s’agit aussi de rendre justice à Dieu, de le défendre à la manière dont un avocat défend un prévenu contre les accusations.
Développer une théodicée suppose donc qu’on considère qu’il est utile et envisageable de plaider la cause de Dieu. Cela ne va pas de soi. À qui dit : « je vais défendre Dieu », on pourrait rétorquer : « pour qui te prends-tu ? Il n’en a pas besoin ! » La théodicée suppose ainsi un Dieu en quelque façon affaibli, dont on reconnaît certes l’existence mais qui a besoin qu’on vienne à sa rescousse. Qu’une telle défense soit envisageable n’est pas davantage une évidence. À qui dit : « je vais défendre Dieu, plaider sa cause », on pourrait également demander : « es-tu sûr d’avoir les moyens intellectuels pour mener à bien cette entreprise ? » Les philosophes qui rédigèrent des théodicées pensaient disposer des outils cognitifs adéquats pour rendre raison de l’action de Dieu. L’âge d’or des théodicées se situa donc entre 1650 et 1820, de Leibniz à Hegel, à un moment où, d’une part, le christianisme perdait du terrain et se trouvait contesté et où, d’autre part, le rationalisme triomphait chez les philosophes.