Hors-série "Emmanuel Levinas"

Édito : Levinas ou la responsabilité infinie

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 40 de Philosophie magazine « Emmanuel Levinas », en kiosque le 13 décembre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Il y a une énigme Levinas. Voilà une œuvre qui ne se résume pas facilement, sauf à dire qu’elle s’appuie sur le sixième commandement : « Tu ne tueras point », pour faire du « visage d’autrui » le centre de sa réflexion et une porte sur l’infini.
Voilà une œuvre difficile, exigeante et dont la notoriété est, du coup, presque paradoxale ! Comment peut-elle être revendiquée à la fois par des chrétiens et des juifs, des conservateurs et des révolutionnaires ? Comment peut-elle séduire l’infirmier d’un service de soins intensifs comme le cinéaste qui explore les conflits de l’enfance, l’humanitaire qui prend soin des réfugiés ou le chef d'entreprise qui s’interroge sur les effets financiers de la mondialisation ? Qu’est-ce qui fait que cette œuvre semble résonner aujourd’hui avec les grandes questions de notre temps, inégalités, précarité ou accueil des migrants ?


C’est tout simplement que sa proposition essentielle est aussi énorme que transversale : fonder la philosophie sur l’éthique et non sur la métaphysique ; renversement copernicien qui fait de l’autre le centre de mon monde et donne à ma responsabilité à son égard la préséance sur ma liberté. Mais cette révolution de la pensée n’est pas si simple à accepter : que se passe-t-il quand un tiers – et c’est toujours le cas – s’intercale dans le duo que je forme avec autrui ? En d’autres termes, y a-t-il un usage politique de Levinas, ou sa pensée trouve-t-elle sa limite dès qu’intervient ce tiers ?
 

Car c’est bien joli d’asséner un devoir de « responsabilité infinie », mais comment hiérarchiser ce que chacun doit aux innombrables autrui qui l’entourent ? À ceux qui jugeraient cette perspective un peu terrifiante, Levinas offre un chemin des écoliers en évoquant la « petite bonté » dont Vassili Grossman dit qu’elle est sans pensée. « Pourquoi sans pensée ? demande Levinas. Parce que c’est la bonté hors de tout système, de toute religion, de toute organisation sociale. Gratuite, cette bonté-là est éternelle. »


On fait ce qu’on peut, en somme, mais on peut beaucoup.

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