La lettre du mercredi
“En cas de besoin”. La dépression, la bipolarité et la nature (fictive ?) du Moi
© Pablo Merchan Montes/Unsplash
« “C’est ici le bonheur.” Voici une phrase retenue, lors d’une de ses hallucinations, par Nicolas Demorand. Le journaliste est revenu d’une grave dépression. Il en témoigne dans un podcast qui vient d’être publié, et de la “crise narrative” qu’il a vécue.
“Si besoin”. À l’hôpital Sainte-Anne, quand les malades récupèrent leurs médicaments avant la nuit, on leur en donne parfois un de plus, au cas où. Le “si-besoin” est devenu un quasi-nom pour ces patients. Nicolas Demorand en fait le titre de son podcast, relatant plusieurs mois passés auprès des psychiatres. Il a été interné sans son consentement après avoir vécu une phase maniaque, puis son contrecoup : une dépression “résistante”. Il avait quitté l’antenne de la radio après avoir publié le récit retentissant de sa bipolarité, Intérieur nuit (Les Arènes, 2025). “Que libère la libération de la parole ?” s’interroge-t-il désormais, après avoir découvert que la bipolarité pouvait s’aggraver. Si le journaliste ne regrette pas d’avoir parlé, il se demande néanmoins pourquoi ce métier, qui l’a si longtemps tenu comme une armature, un “exosquelette”, n’a soudain plus suffi à le maintenir. Pourquoi ?
Un “Moi” intangible ? Rien n’est moins sûr
Tout n’est pas compréhensible dans cette maladie. Et Nicolas Demorand évoque avec pudeur n’avoir plus été lui-même, n’avoir plus pu parler ni marcher, ne s’être pas reconnu. Rétrospectivement, certaines hallucinations le font sourire, comme lorsqu’il s’est imaginé en conversation serrée sur le “Sud global” avec Dominique de Villepin. Il ne se souvient pas avoir chanté du Johnny à tue-tête – Le Pénitencier – en entrant à l’hôpital. Il peine à croire qu’il ait pu être la même personne dans ces états dits “mixtes”, successivement maniaques et dépressifs. C’est que la croyance dans notre “continuité psychique” reste forte, conclut-il. Est-ce une illusion ? Les philosophes classiques en ont débattu. Certains (comme Montaigne ou Hume) considèrent tout simplement que cette continuité est une illusion, qu’il n’existe rien comme un Moi intangible, que nous sommes faits d’un matériau essentiellement composite. D’autres s’interrogent sur la nature de cette identité et ce qui la constitue. Au XVIIe siècle, une célèbre controverse divise Locke – considérant que la mémoire de ce que nous avons été fonde notre identité personnelle – et Leibniz – qui affirme que notre identité se prolonge par-delà nos souvenirs, même quand la conscience fait défaut.
L’identité narrative comme remède
“La maladie n’est pas la déroute de la pensée mais l’une de ses impulsions”, affirme Nicolas Demorand. En 6 épisodes (dont 3 sont actuellement disponibles), il cherche donc à comprendre, en racontant d’abord son histoire, puis en interrogeant des spécialistes – comme Isabelle Sabbah Lim, cheffe du service de pédopsychiatrie au centre hospitalier Sainte-Anne – mais pas uniquement. Dans le deuxième épisode, il tend le micro à son ami, le journaliste et éditeur Guy Birenbaum, souffrant de dépression lui aussi. De la kétamine, un anesthésique qui peut provoquer des hallucinations (et faire dire “c’est ici le bonheur”), lui a été administrée, comme à Nicolas Demorand, mais avec moins de succès. Il exprime sa honte d’avoir été invivable pour ses proches, d’avoir été cet autre que soi et la violence de cette “crise narrative”. Le podcast, lui, donne précisément corps à ce que Paul Ricœur appelle “l’identité narrative”, ce récit de soi qui reconstitue quelque chose comme un Moi, même fictif, par-delà la dispersion. »
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