Guerre en Iran
“Epic Fury” : un nom d’opération qui en dit long
Un avion de chasse Boeing Super Hornet de l’US Navy décolle du pont d’envol du porte-avions “USS Abraham Lincoln” pendant l’opération “Epic Fury”, le 1er mars 2026. © U.S. Navy/Planet Pix via Zuma Press Wire/Sipa
« Epic Fury », soit « furie épique ». C’est le nom choisi par les États-Unis pour qualifier la guerre déclenchée avec Israël contre l’Iran. Quelle symbolique charrie ce choix ? Le décryptage d’Octave Larmagnac-Matheron.
Epic Fury (« fureur », ou « furie épique ») : le nom de l’opération israélo-américaine lancée ce week-end contre l’Iran n’a pas manqué de faire réagir. Ce n’est pas la première entreprise américaine à porter ce nom, comme le rappelle le journaliste et essayiste Steven Poole dans Unspeak: How Words Become Weapons, How Weapons Become a Message, and How That Message Becomes Reality (2006) : « Epic Fury était une opération de renseignement soutenant Enduring Freedom », une autre opération américaine lancée, dans le sillage du 11-Septembre, pendant la guerre en Afghanistan.
Poole précise immédiatement :
“Si elle espérait emprunter le glamour de l’Achille d’Homère, exemple même de la fureur épique, on peut supposer que celui qui l’a baptisée ainsi ne se souvenait pas que la rage du héros grec était inspirée par la mort de son amant, étant l’attitude peu éclairée de l’armée américaine à l’égard de l’homosexualité”
Steven Poole, op. cit.
Faire récit
Les connotations de la formule « fureur épique » sont, on le voit, nettement mythologiques. La fury évoque les Furies romaines, divinités infernales de la vengeance. Épique est un adjectif tout particulièrement intéressant : il désigne en général un genre d’histoire héroïque. L’épopée dérive d’épos, « récit ou paroles d’un chant », et poiéō, en grec ancien, « faire, créer » – littéralement, l’action de faire un récit. Le réel n’est pas épique en lui-même, pas plus que la réalité brutale de la guerre : il ne le devient que dans une forme d’esthétisation narrative, qui est en même temps une forme de déréalisation de la vérité nue, crue. Normalement, cette esthétisation survient après coup, a posteriori : elle semble ici se déployer dans l’immédiateté, collant les événements eux-mêmes, peut-être même les devançant.
“La brutalité de la guerre n’est pas épique en elle-même : elle ne le devient que dans l’esthétisation narrative, qui est aussi une déréalisation”
La manière dont les guerres contemporaines se mènent participe, dans une certaine mesure, de cette déréalisation. Nous sommes loin du corps à corps ou du face à face militaire : les adversaires s’échangent, à distance, des salves de missiles téléguidés. On se bat par drones interposés, pilotés à distance sur des écrans. La guerre est devenue plus abstraite. N’est-ce pas sur ce terrain que se greffe la narrativisation des conflits, leur mise en scène ? La viralité numérique y contribue aussi : tout le week-end, des images des différentes frappes ont circulé à grande vitesse sur les réseaux sociaux. Les médias les ont également diffusées en boucle, ainsi que celles de Donald Trump suivant le déroulé des opérations sur les écrans de sa salle de contrôle – vertigineux téléscopage.
L’ère du simulacre
À propos de l’intervention américaine en Irak de 1990, Jean Baudrillard avait cette formule provocante : « La guerre du Golfe n’a pas eu lieu ». Qu’est-ce à dire ? Pour le philosophe, « la guerre, reversée à l’information, cesse d’être une guerre réaliste et devient une guerre virtuelle ». Baudrillard évoque « l’irréalité structurelle des images et leur indifférence orgueilleuse à la vérité ». Il ajoute :
“Ce que nous vivons en temps réel, ce n’est pas l’événement, c’est […] le spectacle de la dégradation de l’événement et son évocation spectrale […] dans le commentaire, la glose, la mise en scène verbeuse des speakers […] qui souligne l’impossibilité de l’image, corrélative de l’irréalité de la guerre”
Jean Baudrillard, La guerre du Golfe n’a pas eu lieu (1991)
Les images qui inondent les médias ne rendent pas compte de l’événement. Dans une certaine mesure, elles participent au façonnement d’une simulation qui se substitue au réel. « L’information ne [fait] qu’inventer l’événement et le commenter artificiellement. […] La mixture des médias est devenue le préalable à tout orgasme événementiel. »
Comment expliquer ce renversement ? Le philosophe l’analyse ainsi :
“Nous avons besoin de cela justement parce que l’événement nous manque […] Nous avons un besoin pressant de simulation, fût-elle celle de la guerre, bien plus que de lait et de confiture ou de liberté […] Le drame réel, la guerre réelle, nous n’en avons plus ni le goût ni le besoin. Ce qu’il nous faut, c’est la saveur aphrodisiaque de la multiplication du faux […] qui est aussi la jouissance, comme dans la drogue, de notre indifférence et de notre irresponsabilité”
Jean Baudrillard, ibid.
“Plus l’information cherche à rendre compte en direct, plus l’on avance dans la virtualisation”
Baudrillard ne parle pas de faux au sens du mensonge qui n’a de sens que par rapport au vrai : il parle d’une situation nouvelle où la simulation, sans référence à un réel premier, devient le point de référence, l’élément fondamental de notre lecture du monde sur lequel le réel vient simplement s’incruster. Nous nous précipitons dans la simulation de l’événement parce que l’événement est devenu, en un certain sens, impossible, laissant à l’homme la nostalgie de son intensité. Plus « l’information » s’efforce de rendre compte « en direct » de l’évènement, d’opérer à même l’évènement, plus l’on avance dans la virtualisation généralisée. « Plus nous allons vers le direct, vers le temps réel, plus nous nous enfonçons dans ce sens. » L’événement ne peut plus se produire, il est toujours déjà recouvert.
L’aventure, une mise en ordre
L’Amérique de Trump, en baptisant l’opération américaine « fureur épique » au moment même où elle se déroule, semble mettre étrangement en abîme ce retournement. La narration et les images prennent le pas sur le réel. L’aventure épique prend le pas sur l’événement brut, brutal, selon le distinguo fait par Sartre dans La Nausée :
“Les aventures sont dans les livres. Et naturellement, tout ce qu’on raconte dans Ies livres peut arriver pour de vrai, mais pas de la même manière. […] Pour que l’événement le plus banal devienne une aventure, il faut et il suffit qu’on se mette à le raconter. […] Un homme, c’est toujours un conteur d’histoires, […] il voit tout ce qui lui arrive à travers elles; et il cherche à vivre sa vie comme s’il la racontait. Mais il faut choisir : vivre ou raconter…”
Jean-Paul Sartre, La Nausée (1938)
L’aventure est une mise en ordre. Soudain, « on sent que Ie temps s’écoule, que chaque instant conduit à un autre instant, celui-ci a un autre et ainsi de suite. […] Il ne s’agit pas de manquer son coup parce qu’on ne pourrait plus Ie recommencer ». La temporalité aventureuse dramatise : elle crée du suspense, un enjeu, une intrigue. Mais en même temps, elle recouvre la réalité chaotique de la guerre – puisque c’est de guerre qu’il est question. L’attitude aventureuse est recherche d’une intensité qui conserve en même temps une distance déréalisante.
“La guerre n’est pas une aventure”
Cette distance n’est possible que pour un sujet qui n’est pas happé par la brutalité des événements et l’urgence anarchique du réel. Raison pour laquelle en général, l’aventure épique est mise en forme a posteriori. L’aventureux ne veut pas réellement vivre (ou revivre) les périls mortels, les pertes, les déchirement, des récits qui l’exaltent. Il est comme un joueur immergé dans son jeu qui, conscient qu’en réalité il ne craint rien, peut pousser plus avant la dimension épique de sa quête en faisant fi de la prudence, en prenant des risques inconsidérés.
Spécialiste de la fake news et joueur de poker patenté, Trump se comporte dans une certaine mesure comme un joueur, obsédé par le désir de gagner mais résolument insouciant quant aux conséquences de ses actions. On parle aujourd’hui de ludification (gamification) des conflits. C’est bien ce qui inquiète : la politique internationale n’est pas un jeu. Comme l’écrit Antoine de Saint-Exupéry dans Pilote de guerre (1942) : « La guerre n’est pas une aventure. La guerre est une maladie. Comme le typhus. »