Extension du domaine de la chute
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 42 de Philosophie magazine « 42 - septembre 2010 », en kiosque le 26 août 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Il y a un quart de siècle, le cinéaste Denys Arcand réalisait Le Déclin de l’empire américain, moquant férocement le vain hédonisme de ses compatriotes québécois. L’heure de l’Europe aurait-elle sonné ? Entrons-nous dans l’âge des ténèbres ?
L’essor d’une civilisation ne tient pas à sa seule puissance matérielle ou militaire, mais repose d’abord sur l’état d’esprit des individus, leur rapport à la vie et à la mort, au sexe et à l’amour, au travail ou à l’éducation des enfants. Telle était la thèse du Déclin de l’empire américain, du cinéaste québécois Denys Arcand, un film drôle et profond (Prix international de la critique à Cannes en 1986). Les Nord-Américains, bénéficiant d’une sécurité et d’un confort matériel sans précédent, ont abandonné les idéaux ascétiques, moraux ou religieux à l’origine de leur empire, au profit d’un individualisme et d’un hédonisme angoissés. Il reprend ces thèmes dans Les Invasions barbares (Prix du Meilleur Scénario à Cannes 2003 et Academy Awards du meilleur film en langue étrangère) et dans L’Âge des ténèbres (2007).
L’Amérique d’après le 11 Septembre, confrontée au terrorisme et à la concurrence des pays émergents, a réinvesti l’idée d’une mission civilisatrice. Elle accuse la vieille Europe d’être en proie au déclin. Ce contexte nous a incité à interroger Denys Arcand qui, avant de se lancer dans le cinéma, a étudié l’histoire – d’où son penchant à inscrire la description des mœurs dans le devenir des civilisations. Le regard amer qu’il jette sur ses concitoyens vaut-il également pour nous autres, Européens ? De quel mal souffrons-nous derrière notre confort ? N’y a-t-il aucun remède ? Avec humour et modestie, il nous livre le fond de son inquiétude.
Philosophie magazine : Depuis Le Confort et l’indifférence, jusqu’aux Invasions barbares en passant par Le Déclin de l’empire américain, vous brossez le très sombre portrait d’un monde où luxe et abondance soutiennent le triomphe des plaisirs égoïstes et médiocres, celui de l’individualisme et de la veulerie morale. Comment en êtes-vous arrivé à ce terrifiant constat ?
Denys Arcand : Le Confort et l’indifférence, que vous citez, aborde une problématique spécifiquement québécoise : ce film est né de ma consternation face au manque de hauteur que j’observais dans les débats entourant le référendum sur l’indépendance du Québec. Débats qui portaient essentiellement sur des inquiétudes quant au maintien d’un niveau de confort matériel et qui se tenaient dans une presque complète indifférence pour des enjeux d’une certaine élévation, comme l’avenir d’une nation. Ces thèmes sont repris avec d’autres et approfondis dans Le Déclin de l’empire américain, un titre inspiré du célèbre ouvrage d’Edward Gibbon, Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain d’Occident. La plupart des personnages sont d’ailleurs reliés au département d’histoire de l’université – qu’ils soient professeurs, doctorants ou étudiants. Une préoccupation typique d’historiens est de se demander comment l’époque dans laquelle ils vivent sera perçue plus tard. Il m’est apparu que ce qui caractérise la fin du XXe siècle, et certainement aussi le début du XXIe, c’est le déclin de l’empire américain, c’est-à-dire la désintégration des idéaux que les États-Unis ont représentés et incarnés durant le XIXe siècle et jusque dans la première moitié du XXe siècle.