3_La réconciliation
Famille, je vous ai
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Cet article est issu du numéro 45 de Philosophie magazine « 45 - hiver 2010 », en kiosque le 24 novembre 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si le foyer était un lieu de bonheur ? Par l’attention aux petits riens et l’apprentissage patient de l’amour, le quotidien peut offrir un ancrage précieux à notre existence et à nos ambitions.
Si vous vous dites parfois que « la vie privée est plus élevée que tout le reste », vous partagez l’opinion du premier grand apologue de la famille moderne, le penseur russe Vassili Rozanov (1856-1919)*. « J’aime le thé, j’aime rapiécer ma cigarette (là où le papier s’est déchiré). J’aime ma femme, mon jardin (à la campagne) », ou « simplement être assis à la maison », poursuit-il avec un brin de provocation. Jusque-là, les philosophes se divisaient en trois camps : les révoltés contre la famille, institution jugée aliénante ; les expérimentateurs de formes inédites de vie familiale ; les partisans de la famille, mais à la condition qu’elle nous prépare à une réalité plus haute – par exemple, l’engagement dans une communauté politique. Il faut compter avec un quatrième camp, qui ne cesse de grandir depuis le XIXe siècle : celui des réconciliés.
Topographie du bonheur
Rozanov critique la froideur de la scène sociale et la solitude qui y règne. Les convictions personnelles y sont transformées en « arguments », peut-être brillants, mais surtout destinés à impressionner autrui. Rien à voir avec la conversation familiale, intime et spontanée. Un ancrage dans « les petits riens » de la vie de famille fait émerger des vérités profondes. Après tout, écrit l’essayiste, « nous n’aimons pas conformément à notre façon de penser, mais nous pensons conformément à notre façon d’aimer ». L’affection conjugale, filiale et parentale détermine le reste, notamment le rapport à autrui. La famille est en outre le lieu de la sacralisation de la chair. Ni vénal, ni furtif, ni honteux, ni impersonnel ou idéalement « amical », le sexe dans le couple est selon Rozanov « une montagne de lumière » et le fondement de la famille. Partisan de l’union entre adolescents et d’une obligation de nuit de noces dans le sanctuaire même des temples – ce qui lui a valu l’accusation de pornographe –, Rozanov fait de l’éros le cœur religieux de la vie, le lieu de rencontre avec un dieu familier et intime. Une topographie du bonheur s’esquisse alors. Approfondissant le choix de la maison contre la rue et de la chambre à coucher contre le salon d’apparat, il préfère la cuisine à la bibliothèque. Là est en effet la source de chaleur, le foyer qui alimente et réconforte.