La lettre du mercredi
Femme, danse, liberté
Captures d’écran de la vidéo réalisée dans le quartier d’Ekbatan, à Téhéran (Iran).
Elles sont cinq jeunes filles, à danser en survêtement et crop top, cheveux au vent, devant une barre d’immeubles. La musique qui les accompagne tourne en boucle sur les radios commerciales et dans les boîtes de nuit depuis un peu plus d’un an : il s’agit de Calm down du chanteur nigérian Rema, un hymne solaire et chaloupé au corps d’une femme “sucré comme un Fanta” et prêt à mettre le cœur du chanteur en “lockdown”. La scène serait anodine, n’était qu’elle se passe à Téhéran, en Iran.
« Postée sur les réseaux sociaux le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes et en réaction à la fois aux attaques par gaz d’écolières et à la violente répression qui frappe les manifestations déclenchées par la mort brutale de Mahsa Amini, la vidéo est devenue virale en à peine quelques heures. Depuis, d’autres jeunes filles ont publié des vidéos similaires sur les réseaux, en se filmant sans voile, dans la rue, en train de danser sur la même chanson, devenue par le hasard d’un succès pop, un nouvel hymne de ralliement qui fait suite à la chanson Baraye (برای,) de Shervin Hajipoor. Contrairement à cette dernière, Calm down n’a pas de portée politique particulière. Dans le clip, on voit des jeunes gens se draguer, se chercher, s’amuser, s’enlacer, le tout dans une atmosphère joyeuse de vacances et d’insouciance. Sans doute quelque chose qui paraît bien loin du quotidien de la jeunesse iranienne, ces derniers mois.
En Iran, la danse, qui plus est dans un lieu public, est interdite aux femmes. Sans parler de tenues qui laissent apparaître leur corps et de l’absence de voile sur leur tête. Pourquoi danser dans le contexte d’une république islamique sanguinaire ? Dans un essai consacré à la Phénoménologie de la danse (Hermann, 2021), la philosophe Christine Leroy remarque que la danse est le seul art à pouvoir susciter une forme d’“empathie kinesthésique” : elle lie le danseur et le spectateur, car ce dernier est capable de reproduire par procuration les mouvements qu’il voit effectués devant lui, comme s’il les sentait dans ses propres muscles et qu’il en était à l’origine. Certes, le spectateur n’est pas forcément physiquement capable de faire lui-même un grand jeté ou un porté. Mais c’est comme si. Les cinq jeunes filles de la vidéo nous invitent, l’espace de quelques minutes, à partager un espace, un monde commun, comme une bulle de normalité, qui plus est dans un quartier emblématique de Téhéran.
La vidéo a en effet été tournée à Ekbatan, un quartier de grands ensembles très denses (80 000 habitants) de la capitale iranienne construit en 1975, quelques années avant la révolution. Là-bas, Ekbatan est bien connu pour ses barres d’immeubles grises, mais aussi pour sa culture underground bouillonnante. L’aménagement urbain y permet une certaine mixité dans les espaces publics, on peut y voir des graffitis sur les murs et des musiciens dans les rues. Hier soir, des manifestants rassemblés à l’occasion de la “fête du feu” (Tchaharchanbé-Souri, چهارشنبهسوری) y ont invité la police à danser. Les cinq adolescentes, presque comme un girls band, perpétuent donc la tradition d’un quartier réputé pour sa jeunesse et sa liberté. Depuis, elles ont été arrêtées et forcées de publier des aveux et des regrets. Pas de quoi éteindre, toutefois, l’énergie d’un mouvement – de danse qui plus est. »
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