Le livre du jour
“Feuilles d’herbe”, de Walt Whitman
© Les Belles Lettres.
Pourquoi lire ou relire Walt Whitman aujourd’hui ? Voici en effet que se trouve réédité son célèbre recueil Feuilles d’herbe (Les Belles Lettres, 2021), dans la belle traduction de Roger Asselineau et joliment illustré d’une trentaine de planches. Le lyrisme du poète américain constitue un hymne à la liberté, qui célèbre le désir sous toutes ses formes et chante le goût de vivre. Après les mois pénibles de confinement que nous venons de subir, le vent de fraîcheur que font souffler ces vers se révèle salutaire.
Un chant pour l’Amérique naissante
D’un point de vue biographique, Walt Whitman (1819-1892) est à peu près le contemporain de Charles Baudelaire (1821-1867) dont nous célébrons cette année le bicentenaire de la naissance : le premier a publié pour la première fois Feuilles d’herbe en 1855, et le second Les Fleurs du mal en 1857. Quel contraste, pourtant, entre leurs esthétiques respectives ! Loin de toute forme de spleen et de tout ce que Musset appelait « le mal du siècle » pour désigner la mélancolie qui accablait – à moins qu’elle ne les accable encore ? – les âmes européennes, la poésie de Whitman est tout entière traversée par l’optimisme d’une nation naissante, pleine de la force que lui confère sa jeunesse. Au moment où les États-Unis sont en train de se constituer en tant que nation moderne, Whitman se fait le chantre enthousiaste de ses valeurs et de la démocratie triomphante en s’adressant ainsi à nous :
“J’ai appris que vous demandiez quelque chose qui expliquât cette énigme, le Nouveau Monde,
Et qui définît l’Amérique, sa Démocratie athlétique,
C’est pourquoi je vous envoie mes poèmes pour que vous y voyiez ce que vous cherchiez”
Le bonheur, la liberté et la vie
Il faut dire que Walt Whitman a, comme nul autre, le goût de la liberté joyeuse. Sur le plan formel d’abord, puisque ses vers libres s’affranchissent des conventions qui pesaient sur la poésie de son époque. Sur le plan du contenu également, puisque son recueil célèbre de manière très charnelle l’aventure (cf. le Chant de la grand-route), l’amour, la nature, la sensualité ou simplement le bonheur.
“Ici on trouve le bonheur,
Je crois qu’il est répandu dans l’air, en perpétuelle attente,
À présent il coule en nous”
Partout, le poète traque la présence de la vie prolifique circulant entre les créatures et qui est à l’image de l’herbe, cette « herbe qui pousse partout où il y a de la terre et partout où il y a de l’eau ».
Une philosophie incarnée
On pense à Spinoza dans son expression magnifiée d’un désir fondé sur la revendication expresse de l’unité du corps et de l’esprit. Et surtout à Nietzsche, quand il « chante le corps électrique », célébrant à sa manière incantatoire la vie avec « son corps avide d’espace et de grand air » ; cette poésie prophétique prend même des accents dionysiaques quand elle vante « la Vie dans l’immensité de ses passions, de sa force et de sa puissance ». Et qu’importe si Walt Whitman, l’homme, était en réalité introverti et casanier ; seule compte ici la réalité portée par la poésie, et l’énergie communicative qui s’en dégage.
Paru pour la première fois en anglais en 1855, Feuilles d’herbe, de Walt Whitman, vient d’être réédité aux Belles Lettres dans une traduction française de R. Asselineau. 442 p. planches comprises, 21,50€ en édition physique, 14,99€ en version numérique, disponible ici.