Hors-série "Sagesses du monde"
Francis Geffard : les Amérindiens à l’avant-garde
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Cet article est issu du Hors-série n°n° 44 de Philosophie magazine « Sagesses du monde », en kiosque le 30 janvier 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Leurs terres ont été spoliées, leur culture éradiquée. Peuple du récit, les Amérindiens ont su néanmoins perpétuer une forme de spiritualité qui témoigne d’un pacte entre l’homme, la nature et les êtres vivants. Un pacte qui fait étrangement écho aux prises de conscience contemporaines issues des enjeux les plus brûlants, affirme l’éditeur Francis Geffard.
Comment aborder la culture amérindienne et les contes qui la perpétuent ?
Francis Geffard – En préambule, il faut rappeler que les Amérindiens sont des peuples vaincus et conquis militairement. Deux mots les caractérisent encore aujourd’hui : pauvreté et exclusion. Leur monde, enfin ce qu’il en reste, témoigne de la façon dont, des siècles durant, les Européens ont géré leurs relations avec les peuples qui ne leur ressemblaient pas : en imposant le christianisme, le capitalisme, la financiarisation du monde et en détruisant l’environnement. Dans les années 1950 et jusque dans les années 1980, il y a eu, en réaction, un mouvement mondial de décolonisation. Si ce n’est que ni les Amérindiens et les Inuits des États-Unis et du Canada, ni d’ailleurs les Aborigènes d’Australie et les Maoris de Nouvelle-Zélande, n’en ont pas bénéficié.
Cela signifie qu’ils n’ont pas pu se réapproprier leur culture ?
C’est pire que cela. Outre la conquête de leurs territoires traditionnels, leurs cultures ont été quasiment éradiquées. Faulkner disait que « si on ne s’intéresse pas aux Indiens, on ne comprend rien à l’Amérique ». Quand on s’intéresse aux Amérindiens, on comprend qu’ils sont le « péché originel » de l’Amérique, la mauvaise conscience de ce « berceau de la démocratie », qui refuse d’accepter d’avoir été bâtie sur un génocide culturel. L’objectif du gouvernement américain a très longtemps été d’en faire des Américains comme les autres – des « hommes blancs à peau brune ». Et pour y parvenir, tout était bon. Le tableau est sinistre. On a soustrait des enfants à leurs familles pour leur inculquer la honte de leurs traditions ; les structures tribales et la propriété collective ont été abolies, et les Amérindiens se sont retrouvés à vivre dans des maisons individuelles, alors qu’ils avaient pour coutume de vivre de manière communautaire, et à devoir cultiver des terres souvent ingrates. On a mis en place au cours du XIXe siècle un « blood quantum », une sorte de « pedigree » spécifique à chaque tribu et basé sur le taux de « sang autochtone », qui donnait accès à des compensations, dans le cadre des traités par lesquels les Amérindiens cédaient leurs terres. Sauf que, depuis, de nombreux Indiens se sont mariés de manière intertribale, si bien qu’un individu aujourd’hui peut facilement avoir du sang de six tribus différentes mais pas suffisamment pour pouvoir être reconnu par l’une d’elles. Nombre d’entre eux se retrouvent ainsi exclus du blood quantum et, parmi les quatre ou cinq millions d’Amérindiens, à peine trois millions sont à même de prouver leur « identité tribale ». Enfin, les langues traditionnelles – véhicules de la spiritualité autochtone – ont été interdites par le gouvernement. Et le monde spirituel amérindien qui s’incarnait dans des rites, des chants, des cérémonies, des récits a été totalement prohibé.