Hors-série "Le sommeil"
Freud-Lacan : un match de rêve
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Cet article est issu du Hors-série n°N°56 de Philosophie magazine « Le sommeil », en kiosque le 09 février 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Entre le rêve et l’éveil, la frontière est plus fine qu’il n’y paraît. Si Freud estime que l’inconscient souhaite le sommeil pour mieux s’exprimer, Lacan répond que le rêveur préfère s’échapper vers l’éveil pour fuir le réel.
Le rêve selon Freud : une traduction
Si Freud n’est pas le premier penseur à s’intéresser au rêve, l’analyse qu’il en propose, dans L’Interprétation du rêve (1900) notamment, constitue une grille d’analyse aussi novatrice que pérenne. Quel sens donner aux productions délirantes de nos imaginations oniriques ? Selon Freud, les rêves permettent l’expression et la réalisation de désirs inassouvis : « C’est bien en réalité l’avenir que le rêve nous montre, non pas tel qu’il se réalisera, mais tel que nous souhaitons le voir réalisé. »
L’inventeur de la psychanalyse répartit les rêves en trois catégories. « Nous avons en premier lieu le rêve qui représente sans déguisement un désir non refoulé », un désir acceptable (manger du caviar, être célèbre, etc.) mais impossible à réaliser dans le monde réel. Ces rêves sont « intelligents et raisonnables ».Ensuite « vient le rêve qui exprime un désir refoulé mais ne le déguise pas ou le déguise trop peu. Ce dernier rêve est toujours accompagné d’une sensation d’angoisse qui le force à s’interrompre », parce que la révélation manifeste de notre désir inconscient, refoulé, a quelque chose d’intolérable.
Enfin, « nous avons le rêve qui représente, déguisé, un désir refoulé. La majorité de nos rêves relèvent de ce type et c’est pourquoi ils ne peuvent être compris sans analyse. » Ces rêves sont, par leur nature même, « confus et inintelligibles », ils exigent un travail d’interprétation. L’analyste doit apprendre à parler la langue des rêves pour comprendre ce qu’ils dévoilent du fonctionnement psychique inconscient : « Le contenu du rêve nous est donné sous forme de hiéroglyphes, dont les signes doivent être successivement traduits dans la langue des pensées du rêve. » Tel personnage renvoie au père, tel événement à un traumatisme d’enfance, etc. Selon Freud, « le rêve est un rébus, nos prédécesseurs ont commis la faute de vouloir l’interpréter en tant que dessin. C’est pourquoi il leur a paru absurde et sans valeur. » L’analyste doit comprendre le système de renvoi au sein duquel chaque élément possède une « signification conventionnelle » déterminée. Dans la mesure où, pour Freud, tout rêve est satisfaction onirique d’un désir inassouvi, il faut ajouter que la pluralité des désirs sous-jacents aux rêves est doublée d’un autre désir : le « désir de dormir ».
Car c’est bien le sommeil, en tant qu’il oblitère le réel, qui est la condition des rêves. Le sommeil permet d’oublier que, dans la réalité, nos désirs demeurent insatisfaits ; il résorbe le principe de réalité qui divise le sujet, et il reconduit ce dernier à un état de plénitude fœtale. Les rêves servent à entretenir, à faire durer, ce sentiment « d’être ailleurs », selon les mots de l’écrivain Jean Cayrol : « Le rêve se concilie avec le sommeil », il est le « gardien ordinaire du sommeil » qui réincorpore, dans le récit onirique, un bruit, un contact, une envie d’aller aux toilettes qui aurait pu réveiller. Primo Levi en donne une illustration particulièrement douloureuse dans Si c’est un homme (1947) avec les « rêves de Tantale » des prisonniers des camps de concentration, qui rêvent d’une abondance de nourriture pour occulter la faim qui pourrait les réveiller et les ramener à la terrible réalité qu’ils doivent endurer. « Le rêve ne satisfait ici que le besoin de prolonger le sommeil », résume l’héritier de Freud, Jacques Lacan.