Le chant des signes
GPS, La voie de son maître
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Cet article est issu du numéro 50 de Philosophie magazine « 50 - juin 2011 », en kiosque le 25 mai 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Avec lui, l’automobiliste sait où il va et sort de l’état de nature. Mais le sentiment de contrôle a un prix. En ôtant au conducteur la liberté de s’égarer, le système de guidage routier le soumet ainsi à la servitude.
Plus qu’un guide, le GPS offre une ligne de conduite à l’automobiliste égaré dans le dédale urbain. Sans toujours savoir où l’on va, on sait au moins comment s’y rendre : sa petite voix nous montre la voie. Finis les cartes posées sur le volant, les noms de rues qu’on déchiffre de loin, les fenêtres qu’on ouvre à la hâte pour interroger le taxi tandis que le feu passe au vert… Sous les ordres du GPS – auxquels une douce impassibilité semble ôter leur valeur coercitive pour en faire des impératifs seulement hypothétiques –, les gestes se font plus précis, l’hésitation cède la place au flegme et à la célérité de ceux qui roulent avec assurance en cette vie. On en clignote à l’avance.
Le paradoxe, c’est qu’une telle maîtrise repose sur la soumission. La souveraineté du conducteur (qui n’a désormais plus besoin de personne pour savoir quel chemin prendre) s’obtient aux dépens de son initiative. Abandonnez tout vouloir, vous qui entrez dans le « système de positionnement mondial » (Global Positioning System – GPS), laissez-vous faire, laissez-moi guider, faites la bête et vous serez conduit ; à partir de maintenant, promet GPS, je m’occupe de tout. « Enfin libre ! » répond en lui-même l’acquéreur confiant qui, redoutant de se perdre plus encore que d’obéir, paye pour qu’on le guide et qu’on le regarde. Étrange liberté, qui passe par l’abdication de la volonté. Étrange façon d’aller où l’on veut tout en suivant la parole d’un robot. Curieuse indépendance, qui nous place sous l’œil synoptique d’un satellite. En dispensant de choisir et de se tromper, les indications hétéronomes du GPS flattent à la fois le goût d’obtempérer et le sentiment de contrôler ; elles témoignent du fait que, pour obtenir d’eux la discipline, il faut donner aux hommes le sentiment du libre arbitre. C’est ainsi qu’à la foule sonore des conducteurs à l’état de nature succède progressivement une armée d’automates prétendument autonomes qui avancent au radar. Le GPS, c’est l’avenir.