La lettre du mercredi
Guerriau, Klarsfeld, Retailleau… Vers une philosophie de l’indécence ?
George Orwell. © Wikimedia Commons
« J’ai éprouvé ce matin un malaise en me mettant à écrire. Les sujets d’actualité à traiter ne manquent pas mais par quel bout (philosophique) les prendre ? George Orwell m’a permis de mettre des mots – garantis sans novlangue ! – sur un sentiment plutôt diffus.
Indécence à tous les niveaux
C’est indécent. Voici ce que j’ai pensé en lisant la défense de l’ex-sénateur Joël Guerriau, condamné pour avoir drogué une collègue député. Il se serait préparé un verre de champagne à la MDMA pour surmonter la tristesse ressentie à la mort de son chat, l’aurait finalement non pas bu mais servi par “inadvertance” à son invitée. L’élu avait lui-même voté, en 2018, la loi créant ce délit qui consiste à administrer à une personne, à son insu, une “substance de nature à altérer son discernement ou le contrôle de ses actes afin de commettre à son égard un viol ou une agression sexuelle”.
C’est indécent. Voici ce que j’ai pensé en entendant Arno Klarsfeld vanter les méthodes trumpiennes de chasse aux migrants. Il préconisait de “grandes rafles” sur le plateau de CNews, affirmant “compliqué de se débarrasser de tous les asociaux qui sont OQTF”. Visé par une procédure disciplinaire du Conseil d’État, dont il est membre, pour ces propos, l’ancien avocat, fils de “chasseurs de nazis”, s’est défendu en renvoyant à la définition du mot “rafle” dans le dictionnaire.
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C’est indécent. Voici enfin ce que j’ai pensé en apprenant comment les sénateurs ont vidé le projet de loi sur la fin de vie – fruit d’un compromis à l’Assemblée nationale – avant d’en soumettre au vote ce mercredi une version plus rétrograde que l’actuelle loi Claeys-Leonetti. Une coalition menée par Bruno Retailleau rejette cette évolution de la loi, par crainte d’une “rupture anthropologique dans notre civilisation” – un argument éculé, dont j’ai déjà souligné la pauvreté et la paresse vis-à-vis de la souffrance des malades qui espèrent cette évolution.
Qu’en penserait Orwell ?
L’indignation ne fonde pas une philosophie, certes. Ces sujets n’ont d’ailleurs pas grand-chose en commun, à ceci près qu’ils réveillent un même sens commun, que George Orwell désigne sous le nom de “décence ordinaire”. Revendiquant une “attitude terre à terre”, l’écrivain l’emploie à plusieurs reprises sans le définir explicitement. Selon lui, “goût et dégoût, sentiment esthétique, notion du bien et du mal (on ne peut jamais démêler dans le jugement ce qui relève de la morale et ce qui ressort de l’esthétique), tout cela donc provient de sentiments que l’on s’accorde la plupart du temps à décrire comme trop subtils pour être rendus par des mots”. Pourtant, “ce versant non verbal de notre esprit en constitue la partie la plus importante, car c’est là que presque tous les mobiles qui gouvernent notre vie prennent leur source”.
Cette moralité ordinaire précède toutes les conventions. Elle ne se réduit pas aux bons sentiments mais repose sur une pratique sociale. Pour le philosophe Bruce Bégout, qui a écrit un bel essai à ce sujet, “la reconnaissance de la décence ordinaire est donc fondamentale, puisqu’en elle réside rien de moins que la source de toute société juste. Il existe en effet dans la vie des gens ordinaires des qualités primordiales (désintérêt, solidarité, dégoût pour la domination) pour toute institution politique de la vie en commun”. Selon lui, “si Orwell insiste tant sur la décence ordinaire des petites gens, c’est aussi pour dénoncer, par contraste, l’indécence extraordinaire des élites politiques et culturelles” – voir supra ! “Ce sont les libéraux qui ont peur de la liberté et les intellectuels qui sont prêts à toutes les vilenies contre la pensée”, note ironiquement l’écrivain britannique.
Indignez-vous… avec joie !
Orwell n’idéalise pas pour autant le “petit peuple”. L’appel à la décence ordinaire ne doit pas être confondu avec un populisme conservateur. Il ne s’agit pas, “sous le faux prétexte de la reconnaissance de cette dignité des classes populaires”, de reconduire sans changement “la structure économique et politique de la société”. Au contraire ! C’est même en puisant dans ce sentiment ordinaire que l’indignation devient un réel ressort politique, pratique et non idéologique. “Ce qui est, chez Orwell, le plus impressionnant tient certainement à cette combinaison inédite d’une lucidité pessimiste sur l’état du monde et d’une joie de vivre demeurée intacte, conclut Bruce Bégout. Il appartient à une catégorie de personnes très rare, celle des anxieux sereins.” Et vous, êtes-vous de ces gens-là ? »