Jean Malaurie. « Claude Lévi-Strauss a illuminé ma vie »

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Jean Malaurie

Jean Malaurie reçoit la médaille d’honneur de la ville de Strasbourg (67), le 23 mai 2013. © Claude Truong-Ngoc/Wikimedia Commons

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Cet article est issu du numéro 35 de Philosophie magazine « 35 - hiver 2009 », en kiosque le 29 novembre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Jean Malaurie, auteur des Derniers Rois de Thulé, directeur de la collection « Terre Humaine » (Plon) où a paru Tristes Tropiques, se souvient du géant de l’anthropologie, disparu le 30 octobre 2009.

Lorsque je l’ai rencontré, au cours de l’année 1953, il traversait une période de crise. Sa candidature répétée au Collège de France venait d’être à nouveau rejetée ; il s’était vu honteusement refuser la direction du Musée de l’Homme. Ses recherches novatrices sur la structure de la parenté étaient la cible de critiques. Après Sartre, dans un article fracassant paru en 1954 dans la NRF, Roger Caillois avait fustigé les thèses de Race et Histoire, pour réaffirmer la « supériorité incontestable de la civilisation occidentale ». L’article « Diogène couché » dans Les Temps modernes fut la réponse cinglante de sa plume redoutable. Sur le plan personnel, il venait de se séparer de sa deuxième épouse dans des circonstances difficiles.

J’ai rencontré un homme ébranlé et vulnérable. J’avais 31 ans, je revenais d’une longue expédition polaire, d’un hiver passé auprès des Inuits. J’étais pris par une sainte colère contre l’Occident qui avait construit une base nucléaire à Thulé, menaçant de mort un peuple emblématique qui m’avait, dans son animisme chamanique, empli d’allégresse. J’étais bien décidé à en découdre, à prendre la défense des peuples premiers, en créant une collection d’anthropologie engagée, « Terre humaine ». J’étais tellement déterminé que je lui ai redonné le goût de la jeunesse et du combat. Il a écrit Tristes tropiques à la hâte, inspiré par un vertige, une violence intérieure ; par la suite, il a parfois confié qu’il ne savait même pas ce qu’il était en train d’écrire et qu’il jugeait « impur ». Quand il m’a offert un des premiers exemplaires, sa dédicace manuscrite était : « À Jean Malaurie, à qui je suis obligé de m’avoir obligé à écrire ce livre. » L’éditeur m’avait fait remarquer que le titre ne convenait pas : « Un titre triste ne se vend pas ! » Bien au contraire, Tristes Tropiques a conquis un vaste public et assuré à Lévi-Strauss une renommée internationale. Mais il n’était pas complètement à l’aise avec cette œuvre ; il aurait préféré être davantage célébré pour sa théorie des structures plutôt que pour ce livre singulier, porteur d’un cri existentiel.

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