Hors-série "La Renaissance"

Jean Seidengart : comment les astronomes brisèrent le plafond de verre

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De Nicolas de Cues, dernier des médiévaux et premier des modernes, à Giordano Bruno, brûlé vif en 1600, la Renaissance est encadrée par deux penseurs qui proclament que l’Univers est infini. Entre eux, Copernic met en doute le modèle ptoléméen d’un Univers géocentrique. Le spécialiste de cosmologie Jean Seidengart retrace la filiation de ce décentrement.

 

Bien avant Copernic et Bruno, le premier héraut d’un Univers infini est Nicolas de Cues ?

Jean Seidengart  – L’infinité était déjà pour Thomas d’Aquin au XIIIe siècle l’un des attributs de Dieu, mais pas de l’Univers. Thomas disait que Dieu, en vertu de sa toute-puissance aurait pu créer un Univers infini… mais ne l’a pas voulu, estimant qu’il était meilleur de créer un monde clos. Deux siècles plus tard, Nicolas de Cues est choqué par ce décalage entre un Dieu tout-puissant, omniscient, infiniment bon, et l’idée qu’il n’aurait créé qu’un univers avaricieusement fini. Autrement dit, à l’infinité du Dieu créateur, il veut faire correspondre une création infinie. Son raisonnement, d’inspiration néoplatonicienne, s’appuie sur l’équilibre entre la cause et l’effet : il reprend à Aristote une formule déjà présente dans le Traité du ciel et dans la Physique : « entre le fini et l’infini il n’y a pas de proportion. » Puisque Dieu est infini, l’Univers doit l’être aussi d’une manière ou d’une autre. D’où la magnifique affirmation du Cusain1 : le monde est « une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part ».

 

Il y a donc deux infinis : l’un divin, l’autre cosmologique ?

L’infinité cosmique, quantitative, constituée d’une infinité de mondes finis, n’est pas l’infini qualitatif et créateur de Dieu, qui est présent intégralement dans son infinité en chaque point de l’univers, mais qui n’est pas localisable. Pour comprendre ce rapport intime de l’Un divin et du multiple-créé, il faut se pencher sur la thèse de la coïncidence des opposés, que Nicolas de Cues tire à la fois de sa pratique des mathématiques, du néoplatonisme et de la théologie négative de pseudo-Denys l’Aréopagite.

 

... la coïncidence des opposés ?

Prenons un exemple : la géométrie était, pour les Anciens, la science des figures fermées – elle ne deviendra science de l’espace qu’à la fin de la Renaissance. On pensait qu’il n’y avait rien de plus opposé, par exemple, que le droit et le courbe. C’est vrai dans le fini. Mais si on utilise la « vision intellectuelle » (comme disait le Cusain), si l’on quitte la raison raisonnante des géomètres, et qu’on se figure l’agrandissement d’un cercle, on constate que plus le cercle est grand, moins sa courbure est forte. Si l’on poursuit à l’infini cet agrandissement, on a l’impression que le droit et le courbe finissent par se confondre. Même chose pour le minimum : quand on fait rétrécir un cercle, on voit que son diamètre diminue et, à la limite, son centre finit par coïncider avec sa circonférence, quand le cercle tend à n’être plus qu’un point. Donc, le maximum et le minimum se ressemblent, puisqu’en eux les opposés coïncident, sans pour autant se transformer l’un en l’autre. Il y a un renversement des choses quand on passe à l’infini. Nicolas de Cues s’efforce de transposer sur le plan théologique les enseignements de sa géométrie spéculative appliquée à l’infini. En Dieu, les opposés coïncident. Toutefois, même avec cette nouvelle méthode, on n’atteint jamais l’Un vers lequel tend la métaphysique. L’unité divine est objet de la foi, mais cette foi ne peut pas coïncider complètement avec Dieu. Car, à la différence de Platon, les idées, construites par l’homme, dit Nicolas de Cues, sont des approximations, incapables d’exprimer la réalité en soi : elles restent des conjectures.

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