Dossier/Faut-il toujours viser l’utile ?

Joindre l’utile à l’agréable

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Joindre l’utile à l’agréable

© Brooke DiDonato / Agence Vu

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Cet article est issu du numéro 149 de Philosophie magazine, en kiosque le 29 avril 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Alors que les circonstances invitent à rationaliser nos rencontres, que reste-il de l’amour et de la sexualité ? Est-il vrai que les critères de l’utilité s’y appliquent, aujourd’hui plus que jamais, grâce aux réseaux et aux applications, au risque de nous débarrasser définitivement de toute passion ? 

 

Il est 21 heures, et j’ai une touche sur les réseaux. Je m’arrange un peu et m’apprête à sortir. Mais encore faut-il braver le couvre-feu et risquer 135 euros d’amende. J’y pense et je me dégonfle. Je crains que la rencontre, possiblement décevante, ne couvre pas l’investissement de temps et d’énergie déployé pour conclure. J’en reste là, devant Netflix. Rarement l’amour aura été moins enfant de bohème que cette année, où chaque geste aura coûté, pesant le bénéfice et le risque d’une rencontre. L’amour n’a en fait jamais échappé à cette arithmétique. Mais la suspension de la sociabilité ordinaire et les contraintes extraordinaires ont mis en lumière ces comptes habituellement plus discrets. Faute de soirées amicales et de verres au bar, les applications de rencontre auront été une planche de salut, pour les célibataires notamment. Ce qui mène à une question : en matière de sexualité et d’amour, quelle place faire aux rapports utilitaires ? Dans ce domaine pulsionnel où l’irrationnel est roi, ne cherchons-nous pas aussi à maximiser notre intérêt ? Selon quel calcul et avec quel degré de rationalité ? 

 

Séduire, c’est investir ? 

Pour trouver un début de réponse à cette question, je me tourne vers le philosophe François De Smet, auteur d’Éros capital. Les lois du marché amoureux (Flammarion, 2019). Selon lui, le calcul est inhérent à la rencontre et n’a pas attendu la rationalité contemporaine pour se concrétiser. Au contraire, il est aujourd’hui travesti par un idéal amoureux, qui n’avait pas lieu d’être dans le couple autrefois. On s’embarrassait moins de sentiments, et les mariages étaient plus volontiers intéressés. « Pendant très longtemps, explique François De Smet, les relations maritales et de reproduction étaient très fortement liées à un critère d’utilité. Jusqu’à la révolution victorienne, il était tout à fait admis que l’on ne réunissait pas réellement des individus mais des patrimoines. Ce calcul économico-sexuel était autrefois plus explicite. Pensez à la prostitution qui n’a pas toujours eu mauvaise presse. Du mariage bourgeois à la passe au coin de la rue, il a existé toute une palette d’échange de services. » Le sentiment d’amour existait bien mais en dehors de l’engagement bourgeois. On ne le voit plus du fait de notre image très idéalisée de l’amour et du romantisme. « C’est le grand travail de notre époque : nous investissons fortement le sentiment amoureux pour essayer de trouver un dérivatif et ne pas nous dire que nos relations sont dictées par un critère d’utilité. Il s’agit d’un phénomène compensatoire. Or on est avec autrui toujours dans un échange, ne serait-ce que dans les relations amicales. Ce caractère utilitaire des relations est plus prégnant encore dans la drague et la sexualité, qui reposent sur une tension entre la reconnaissance de la subjectivité et la réification. Il y a ce moment d’ambivalence, où l’autre devient objet de mon désir comme je peux devenir l’objet du sien, où je l’évalue et réciproquement. » Qu’ont bouleversé les réseaux sociaux et les applications dans ce jeu ? N’ont-ils pas exacerbé cette rationalité en offrant un plus grand choix de partenaires et des moyens de les sélectionner ? « Les applications de rencontre ne font qu’objectiver nos critères de recherches, en nous invitant à afficher des préférences. La nouveauté, c’est que, sur ce grand trombinoscope, nous sommes à la fois les consommateurs et les produits, et qu’on a les outils pour se comparer en permanence, en prenant place sur une échelle de désirabilité. »

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