La valeur “refuge”

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La valeur “refuge”

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Cet article est issu du numéro 107 de Philosophie magazine « Peut-on aller bien dans un monde qui va mal ? », en kiosque le 15 février 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Alors que l’époque paraît souvent hostile, la tentation est grande d’investir massivement le “chez-soi”. Repli frileux ou appui salutaire pour mieux s’aventurer au dehors ? Enquête entre quatre murs.

Quelle métamorphose ! Nous avons vécu durant plus d’un siècle sur le rejet du petit monde de la maison, considéré comme étouffant, aliénant, insupportable. À la fin du XIXe siècle, nous ne rêvions que de le fuir pour pouvoir respirer à pleins poumons l’air de la liberté et, comme Rimbaud, aller « loin, bien loin, heureux comme un bohémien / Par la nature, heureux comme avec une femme » (« Sensation »). André Gide, dans Les Nourritures terrestres, clamait sa colère : « Familles, je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. » Considéré comme conformiste, bourgeois, consanguin, ennuyeux, le chez-soi est longtemps resté un repoussoir. En 1998, dans le film Festen, le réalisateur Thomas Vinterberg raconte une réunion de famille cauchemardesque, au Danemark, qui révèle la médiocrité, le conformisme, le poids des violences et des secrets. Mais, aujourd’hui, c’est une tout autre image que nous renvoie ce pays. On ne compte plus les livres, en anglais et en français, sur le concept de hygge (prononcer « hu-gueu »), qui exprime… l’idée inverse. Ce mot, qui traduit le bien-être lorsqu’on reste chez soi, figurait sur la liste des « mots de l’année » du dictionnaire Oxford. Autant Vinterberg critique l’enfermement entre les murs glauques du foyer familial, autant « la méthode du bonheur danoise » y voit l’apogée de la vie humaine.

Alors qu’il fait froid dehors, le hygge promeut la quiétude domestique. Il suffit de quelques bougies parfumées, d’un bon plaid, d’une tasse de tisane brûlante, de sa famille et de quelques amis choisis. Le feu de cheminée est en option. Cette notion tire son origine de l’œuvre de celui que les Danois considèrent comme l’un des pères fondateurs du renouveau culturel de leur nation, le pasteur Nikolai F. S. Grundtvig (1783-1872). Constatant que le Danemark ne pourrait plus être une grande puissance régionale, il a encouragé ses compatriotes à se replier sur leur bonheur privé. Promoteur des écoles populaires et du folklore national, des cantiques et de la vie communautaire, cet ennemi de l’individualiste torturé qu’était le philosophe Søren Kierkegaard est l’un des créateurs de la mythologie du bonheur domestique danois – dont l’exclusion des étrangers constitue le corollaire. Aujourd’hui, le Danemark, régulièrement classé par l’ONU comme l’un des pays au monde où l’on est le plus heureux, passe pour un modèle à suivre. Mais que s’est-il donc passé pour que le désir de rentrer ou de rester chez soi devienne l’une des options les plus prisées pour aller bien dans un monde qui va mal ? Essayons d’y voir plus clair.

 

Un lieu de sécurité… face aux menaces extérieures

L’explication la plus simple de ce retour au bercail, c’est l’écrasante victoire de l’individualisme dans un monde considéré comme hostile et sans perspective d’action collective. Aimer aménager son foyer est le signe d’une époque qui s’est repliée hors du politique. C’est ce qu’exprime à sa manière Peter Sloterdijk : « l’aménagement de lieux de l’être-chez-soi abouti constitue […] une mesure préventive » (Sphères, III. Écumes, Maren Sell, 2005). Pour le philosophe allemand, nous considérons en effet l’habitat comme un « système immunitaire spatial », « une mesure de défense qui permet de délimiter une zone de bien-être contre les envahisseurs et autres porteurs de mal-être ». Le mot d’ordre de notre époque ? « Aménage ton chez-toi, seul ou avec un petit nombre d’autres. » Quand le monde va mal, la tentation est grande de développer un certain hédonisme privé. L’appartement est synonyme de sécurité par rapport à la rue angoissante et au monde en crise, mais aussi de bien-être, de chaleur, de monde rien qu’à soi et aux proches.

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