La lettre du jeudi

Le goût de la guerre

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Le goût de la guerre

© Mark Fletcher-Brown/Unsplash

« On pense qu’aimer la paix est une évidence. Je suggère à l’inverse que l’amour de la guerre et le mépris pour la paix sont tapis en chacun de nous. Pour approfondir cette idée, je vais vous raconter l’histoire du journal intime de mon grand-père paternel.

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Mon grand-père écrivait chaque jour un journal intime, qu’il n’a jamais voulu montrer à qui que ce soit de son vivant. Quand il est mort, nous avons pu le récupérer. On s’attendait à des déclarations. Des découvertes fracassantes. Et puis… rien. Enfin, si. D’abord un goût prononcé pour la météo. “Aujourd’hui, il fait grand soleil. Je suis allé courir et j’ai acheté le pain” (il a fait des joggings tous les jours bien avant que ce soit à la mode). Ou encore : “Il pleut, nous sommes allés manger au restaurant avec Marie.” Et parfois quelques événements dont nous savions déjà qu’ils avaient eu lieu : “17 juillet 2000 : Simon est né.” ; “Avril 2011 : Clara est malade.”

Si l’on en croit son journal, mon grand-père a traversé une existence paisible, rythmée par la succession des jours, par les bonheurs et les aléas de la vie. Il a aimé sa femme, puis ses enfants et ensuite ses petits-enfants. Il adorait manger de bonnes choses, faire des blagues et chanter, notamment pour animer les mariages. Cheminot, il a connu le travail au charbon, mais il a pris sa retraite à 57 ans – ce qui lui a laissé une immense plage de vie en bonne santé pour faire ce qu’il aimait (une chance, car ce n’était évidemment pas la norme dans ce métier).

Découvrir ainsi le récit de cette vie douce et ensoleillée aurait dû être une bonne nouvelle. Et pourtant, je crois que nous avons tous été un peu déçus, ou du moins étonnés, en apprenant le contenu de son journal. On voulait peut-être quelque chose à se mettre sous la dent. On souhaitait sans doute avoir des indices, qui nous auraient prouvé que sa petite histoire a été à un moment donné mêlée à la grande.

Je crois que cette anecdote dit quelque chose de notre rapport à tout ce qui est paisible, pacifié. Je pense même qu’elle peut illustrer la relation ambiguë que nous entretenons avec la paix en général. Quand elle est là, on ne la voit pas. Et si on la perçoit, si on en prend conscience, on la méprise un peu, du bout des lèvres, discrètement. La paix est ce qui gît. Ce qui repose en soi-même. Ce qui est laissé à son être, dans la tranquillité. Quand elle est effective, elle n’a personne dans son camp – vu qu’elle n’a pas de camp. Elle ressemble donc parfois à de l’ennui. Voire à la mort elle-même. On parle bien de la “paix des cimetières”.

Bref, la paix aura beau être louée, elle ne bénéficie pas de la superbe qui auréole la guerre. Elle ne jouit pas de cette prolifération de récits, de monuments, de chants qui façonnent notre imaginaire collectif. “Cette mystique de la guerre, née d’un spectacle, règnera toujours en nous”, affirme Alain dans son essai Mars ou la guerre jugée (1921). Et naturellement, subrepticement, collectivement emportés par un mouvement qui nous dépasse, on ne peut s’empêcher d’y trouver une certaine jubilation, un frétillement. Je remarque même en ce moment une sorte de gourmandise, quand j’entends certains de nos dirigeants, qui parlent de sacrifices et de course à l’armement, reconvoquer du fond des âges une artillerie d’images belliqueuses. “Faites attention à ce danger-là. Essayez de voir cet honneur fouetté et galopant”, avertit Alain.

À titre personnel, un tel empilement de discours guerriers me terrifie d’autant plus que je pense, comme le philosophe pacifiste, qu’il est un engrenage. Une fois que la mécanique est enclenchée, il est très difficile de revenir en arrière. Le goût du sang peut aisément remplacer celui du bien. Il risque facilement de nous faire oublier ce que l’on présente comme le motif de cette course à l’armement : la paix elle-même.

J’en reviens rapidement à mon grand-père. Peut-être qu’il a fait partie d’une des seules générations au monde et sur un petit bout de terre précis, la France, à avoir vécu pendant plusieurs dizaines d’années d’affilée ce que Francis Fukuyama appelle “la fin de l’histoire”. Il n’aura pas été habité par une grande cause nationale, patriotique, encore moins religieuse (il était parfaitement athée). Pas riche, il n’aura pas non plus laissé un centime d’héritage, pas même un tombeau sur lequel se recueillir – nous avons répandu ses cendres dans la Méditerranée. Personne ne se souviendra de lui, hormis celles et ceux qui l’ont aimé. Pourtant, il aura eu la chance insigne de vivre une existence simple, habitée par une joie tranquille. Authentique hédoniste, il signait tous ses SMS par “SH” pour “Soyez Heureux”. Deux lettres testament, qui me rappellent, si je venais à l’oublier, ce qu’être en paix peut vouloir dire. »

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