La lettre du mercredi

Le héros au sachet de thé

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Le héros au sachet de thé

Capture d’écran du compte Instagram du photographe et reporter gazaoui Motaz Azaiza, choisi par la magazine “GQ Middle East” comme “homme de l’année 2023” fin novembre. © Motaz Azaiza @motaz_azaiza

« Parmi toutes les photos et vidéos qui nous parviennent de Gaza et de l’horreur qui s’y enlise jour après jour depuis deux mois, une image a recueilli plus d’un million de likes sur la plateforme Instagram. Elle est signée du jeune photographe et reporter gazaoui Motaz Azaiza, choisi par GQ Middle East comme “homme de l’année 2023” fin novembre. Sur cette photo postée lundi, on voit le bras d’un homme écrasé entre deux dalles de béton éboulées. Vu la configuration des gravats, il y a peu de chances que l’homme soit encore en vie. À quelques centimètres de sa main couverte de poussière, pendouille un sachet de thé qui aura sans doute eu à peine le temps d’infuser.

Prise dans un quartier résidentiel, la photo de Motaz Azaiza m’a saisie d’horreur plus que n’importe quelle autre jusque-là. Il y a à la fois la répétition glaçante d’un “motif” : suite à un bombardement, peu importe la zone géographique, on a toujours les mêmes images d’un quotidien éventré, de membres humains pris dans ce qui était autrefois un foyer rassurant, accueillant, et s’est transformé en un tombeau de décombres. Et il y a ce sachet de thé, témoin d’un moment banal où la violence et l’injustice ont fait effraction pour faucher brutalement une vie. Peut-être cet homme rentrait-il d’une longue journée de travail et s’apprêtait-il à se délasser un peu ? Ou bien allait-il l’entamer et avait-il besoin du coup de fouet matinal de la théine ? Ou encore recevait-il un ami, un parent – une tasse de thé, et la conversation peut se délier.

Depuis quelques semaines, les frappes indiscriminées de l’armée israélienne ont fait basculer l’opinion internationale, au point qu’hier, le président américain Joe Biden, jusque-là allié indéfectible d’Israël, a mis en garde Benyamin Netanyahou contre une possible érosion du soutien qui leur était accordé jusque-là. Quand les méthodes de Tsahal apparaissent empreintes d’un certain cynisme – comment des personnes qui n’ont plus d’électricité pour recharger la batterie de leur téléphone peuvent-elles utiliser les QR-codes largués par tracts et destinés à indiquer des zones de refuge possible, zones de la taille d’un timbre-poste ? – les Gazaouis sont héroïsés sur les réseaux sociaux et dans l’opinion, les médecins et les journalistes notamment. Les images de blessés soignés à même le sol dans des hôpitaux eux-mêmes pris pour cibles ont largement circulé, ainsi que les témoignages de soignants. Un collectif de journalistes internationaux rappelle que 63 d’entre eux ont été tués depuis le début du conflit (56 à Gaza, 4 en Israël, et 3 au Liban), soit quasiment un par jour.

Si la guerre peut fabriquer des héros, les récents conflits, en Ukraine ou à Gaza, ont totalement démilitarisé cette catégorie. Une otage du Hamas tout juste libérée, qui murmure un “shalom” à ses ravisseurs avant de retourner à la liberté, peut autant prétendre au titre qu’un journaliste gazaoui qui met sa vie en danger pour couvrir les souffrances de ses voisins. Dans Pourquoi la guerre ? (Albin Michel, 2023), Frédéric Gros remarque que les conflits actuels, avec leur tendance à ne plus épargner les civils, ont déplacé l’héroïsme, valeur plutôt militaire qui suppose un combat symétrique, du côté du “tenir bon”, du courage d’individus qui affrontent la catastrophe ensemble, qu’ils soient soldats, comme à Azovstal, ou civils. “La force éthique du ‘tenir bon’ provient du fait que, contrairement à l’ardeur qui suppose l’offensive, il est, lui, immédiatement défensif et exige un travail de l’âme”, décrit-il. Lundi, l’un de ces “travailleurs” cherchait peut-être juste un peu de réconfort en souscrivant à un rituel aussi simple qu’ancien, celui du thé. Espérons qu’il aura au moins eu le temps d’en respirer le parfum. »

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