Lexique
Le laboratoire du sens
© Karine Daisay pour PM
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Cet article est issu du numéro 19 de Philosophie magazine « 19 - mai 2008 », en kiosque le 24 avril 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Loin de sa tour d’ivoire, le philosophe exerce sa pensée dans le temps présent et opère un retour aux choses telles qu’elles nous apparaissent. Cette perception par la conscience est une naissance toujours renouvelée, « une matière en train de se donner forme ».
La perception
La perception est pour Merleau-Ponty ce dont tout provient et qui enveloppe tout. Parler, penser, désirer, croire, c’est encore percevoir. Il n’y a donc pas d’un côté la perception, avec ses approximations, ses erreurs et sa partialité ; de l’autre une pensée objective et universelle. Au contraire : parce qu’elle veut être fidèle à la perception, sa philosophie en appelle à une conversion du regard. Ici, c’est la pensée objective qui est convoquée au tribunal de la confusion perceptive, et non l’inverse. Au nom de l’enracinement du sujet percevant dans son corps et dans son monde, Merleau-Ponty ne cesse de dénoncer le fantasme d’un regard « de survol », sans attaches dans l’être. Nous ne quittons jamais le clair-obscur de la perception, ou le composé d’âme et de corps dont nous sommes faits. Je perçois qu’une robe est rouge ou que cette femme est fatiguée, preuve que la perception « juge » ou « connaît », et qu’elle ne se réduit pas au fonctionnement mécanique d’un système nerveux soumis à ses stimulations. Pour autant, le jugement perceptif n’est rien d’intellectuel : je « vis » la fatigue de l’autre, j’« éprouve » le rouge de sa robe, par une forme de communion immédiate et sans paroles. Celui qui perçoit n’est ni le sujet connaissant de Descartes, ni le corps objectif de la science ; c’est un « moi naturel », plus ancien que le face-à-face abstrait du sujet et de l’objet. Une philosophie de la perception n’est rien de confortable : elle peut être l’origine de toute subversion vraie à l’égard des différentes formes de la pensée « détachée ».
Le miracle de l’expression
On définit communément l’expression par opposition à l’usage conventionnel de la langue : comme en musique ou en peinture, la signification y existe à même le sensible. On dit ainsi du corps humain qu’il est naturellement expressif, parce qu’un visage communique avant toute parole la colère ou la joie. Une lecture minutieuse du linguiste Ferdinand de Saussure permet néanmoins à Merleau-Ponty de généraliser au langage lui-même, et à tout l’ordre de la culture, cette idée d’une signification charnelle. Dans son Cours de linguistique générale, Saussure avait remarqué que les mots n’ont pas chacun une signification fixe et prédéterminée ; c’est plutôt le rapport latéral des signes entre eux qui rend chacun d’eux signifiant (je comprends le mot « table » en l’opposant implicitement à tout ce qu’il n’est pas – « bureau », « établi », « comptoir », « chaire »…). Merleau-Ponty radicalise cette hypothèse. Parler ne consiste pas à aller chercher des significations déjà données pour les traduire en mots, mais plutôt à combiner ces mots entre eux pour leur faire produire du sens. Pour peu qu’elle soit fidèle à cette productivité de la langue, la parole est une opération primordiale capable d’instituer de nouvelles significations, comme au premier jour. C’est pourquoi le poète et l’écrivain ne savent jamais à l’avance ce qu’ils vont dire. Le style qu’ils inventent naît à leur insu dans la conversation des vocables entre eux, à même le « physique du langage ». Tel est le « miracle de l’expression » : il faut se démettre de soi, donner l’initiative aux mots, pour enfin se découvrir soi-même.