Un grand concept expliqué

Le “nihilisme” chez Nietzsche, c’est quoi ?

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Le “nihilisme” chez Nietzsche, c’est quoi ?

Friedrich Nietzsche. © Domaine public

Les philosophes adorent inventer des termes étranges, mais qui sont essentiels pour comprendre leur pensée. Par exemple, le nihilisme, mot très utilisé par Nietzsche. Mais de quoi est-il réellement question ?


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Du latin nihil qui signifie « néant », le nihilisme occupe chez Friedrich Nietzsche (1844-1900) une place essentielle, mais parfois mal comprise. Le philosophe allemand prend acte de l’apparition, au XIXe siècle, de courants de pensée marqués par le négatif. Arthur Schopenhauer est pessimiste. Le Danois Kierkegaard est marqué par le désespoir. Marx est athée. L’anarchiste Bakounine célèbre la violence. Nietzsche s’interroge alors sur ce qui a pu conduire la civilisation occidentale à douter d’elle-même au point de sembler donner raison au mot que Goethe avait mis dans la bouche de Méphistophélès dans son Faust (1808) : « Il eût mieux valu que le monde n’existât pas car tout ce qui existe mérite d’être détruit. »

La réponse de Nietzsche est sans appel : le monde occidental vient de comprendre que les valeurs auxquelles il croyait depuis l’Antiquité « se déprécient » (La Volonté de Puissance, posth. 1901). Pis encore, l’Europe a fondé son identité sur des valeurs fausses : la métaphysique et la morale. Elle s’est exténuée à les défendre ; la voilà exsangue. Nietzsche parle de la « grande Fatigue » (Die große Müdigkeit) de notre continent et de sa décadence. Il nous compare à un chameau, écrasé par le fardeau de la culpabilité. Il s’agit de la culpabilité du péché religieux, d’abord, puis de la souffrance de nous être débarrassés de Dieu aujourd’hui. Mais l’athéisme reste idolâtre, ce dont témoigne à la fin du XIXe siècle la croyance quasi religieuse dans l’égalité, le pouvoir de la science et la morale bourgeoise.

Mais Nietzsche distingue deux types de nihilisme : passif et actif. Le premier est celui qu’incarne Schopenhauer : découvrant que le monde n’a pas de sens, le philosophe ne peut que le regarder s’effondrer. Le seul sentiment qu’il s’autorise encore à éprouver est celui de la pitié. Nietzsche lui-même s’est laissé séduire, au début de sa carrière, par ce pessimisme qui se voulait regard lucide sur la vallée de larmes qu’est le monde. « J’ai été jusqu’à présent foncièrement nihiliste, il y a très peu de temps que je me le suis avoué à moi-même », confie-t-il dans La Volonté de Puissance. Mais réveillé de sa torpeur, Nietzsche célèbre justement la « Volonté de Puissance » (der Wille zur Macht) grâce à laquelle l’homme, « animal estimateur par excellence », exprime son talent pour inventer ses propres valeurs sans avoir besoin de croire à des religions ou des visions idéalistes du monde — ce que Nietzsche appelle des « arrière-mondes ». Il se fait alors partisan d’un « nihilisme actif » qui crée de nouvelles valeurs. 

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Certes, le nihilisme actif est parfois dangereux, comme celui qu’incarnent les anarchistes russes. Ceux-ci veulent le chaos par la violence parce qu’ils estiment qu’il vaut mieux vouloir le chaos et la mort que ne rien vouloir du tout. Ils représentent cependant, selon Nietzsche, « l’espèce d’hommes la plus malsaine en Europe » (La Volonté de Puissance). Heureusement, il y a le nihilisme actif créateur, celui que revendique l’homme qui ne prend plus le monde ni en pitié, ni en dégoût, parce qu’il sait tout simplement que le monde n’est qu’une fiction, tout comme les idées d’« unité » ou de « vérité ». Pour qui sait « émietter l’Univers » (Le Gai Savoir, 1882) et s’affranchir de toute croyance aliénante, le nihilisme devient alors occasion d’affirmer ses propres valeurs. Celui qui, comme Nietzsche, s’en réclame activement manifeste sa force et se fait lion, là où les autres restent chameaux. Ainsi compris, le nihilisme des forts triomphe du nihilisme des faibles par autodestruction de ces derniers s’il est vrai qu’avec la transmutation de toutes les valeurs, preuve sera faite que « le nihilisme est vaincu par lui-même » (Généalogie de la morale, 1887).  

Pour combattre les mauvais nihilismes, Nietzsche fait la promotion du célèbre « surhomme », c’est-à-dire de l’homme solaire et épanoui. Si l’on peut donc parler d’un nihilisme nietzschéen, c’est dans la mesure où on ne le confond pas avec ses prototypes stériles mais avec une forme d’énergie nouvelle : « Il faut avoir en soi du chaos pour enfanter une étoile dansante » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1885).