Dossier / “Y a-t-il des bons et des méchants ?”
Les bons, les brutes et les truands
“Saint Antoine tourmenté par les démons” : premier tableau connu de Michel-Ange, dont on pense qu’il a été peint alors qu’il n’avait que 12 ou 13 ans. D’après la gravure de Martin Schongauer (vers 1448-91). © Kimbell Art Museum/Bridgeman Images
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Cet article est issu du numéro 175 de Philosophie magazine « Y a-t-il des bons et des méchants ? », en kiosque le 30 novembre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Est-on mauvais par nature ? Peut-on mal agir volontairement ? Existe-t-il des circonstances atténuantes ? Sur toutes ces questions, les philosophes classiques se disputent.
Est-on méchant volontairement ?
Non, nous ignorons ce qu’est le bien / Platon (428-348 av. J.-C.)
Ne vous est-il jamais arrivé de vouloir bien faire et de finir par mal agir, d’avoir une intention qui rate sa cible ou de blesser sans le vouloir ? Platon attribue d’abord cette expérience commune à une forme d’aveuglement, qui nous fait manquer notre but. Mais le philosophe va plus loin. Selon lui, même ceux qui semblent objectivement vouloir le mal le font en se trompant d’objet : pensons aux autocrates et aux tyrans qui peuvent, par exemple, avoir une certaine idée de la grandeur de la nation, nourrir des rêves de puissance ou vouloir renforcer leur empire. Ces méchants hommes pensent bien faire mais se fourvoient. Ce sont surtout des ignorants. Comme le rappelle Socrate, « il est évident par conséquent que ceux-là ne désirent pas le mal, qui ne le connaissent pas comme mal, mais qu’ils désirent ce qu’ils prennent pour un bien, et qui est réellement un mal ; de sorte que ceux qui ignorent qu’une chose est mauvaise, et qui la croient bonne, désirent manifestement le bien. N’est-ce pas ? » Voici en substance le raisonnement de Platon, que Socrate expose face à Ménon dans le dialogue du même nom : tout le monde veut être heureux, or, pour être heureux, il faut bien agir, donc personne n’agit mal en connaissance de cause. Le philosophe en conclut que « nul n’est méchant volontairement » – ce serait tout simplement paradoxal. Ainsi, ceux qui se comportent fâcheusement sont certes malfaisants mais pas nécessairement malveillants. Celui qui ne sait pas à quoi tient le bonheur et fait le mal en croyant viser le bien est finalement moins à blâmer qu’à plaindre. Encore faut-il, pour suivre ce raisonnement, accepter avec Platon le présupposé selon lequel le bonheur et le bien sont équivalents… Est-ce bien certain ?
Oui, nous jouissons de la transgression / Saint Augustin (353-430)
Dire qu’on fait le mal involontairement est une pirouette un peu facile ! Non seulement, le résultat de nos actions vaut finalement autant que les intentions – et on ne saurait donc se dédouaner en affirmant : « j’ai pourtant voulu bien faire » –, mais, en outre, il arrive que nous fassions tout bonnement le mal pour le mal, par pur plaisir. Non parce qu’on le confondrait avec le bien, par sottise ou aveuglement comme le soutient Platon, mais bien parce qu’on tire une véritable jouissance d’enfreindre l’interdit. Ainsi s’adonne-t-on parfois à des expériences plus ou moins perverses, à des actions coupables ou à de menus larcins sans autre finalité que de mal faire, en étant « gratuitement mauvais, sans autre sujet de malice que la malice même », comme l’explique saint Augustin dans ses Confessions, qui, enfant, a lui-même volé des poires en toute gratuité. « Eh bien ! moi, j’ai voulu voler, et j’ai volé sans nécessité, sans besoin, par dégoût de la justice, par plénitude d’iniquité ; car j’ai dérobé ce que j’avais meilleur, et en abondance. Et ce n’est pas de l’objet convoité par mon larcin, mais du larcin même et du péché que je voulais jouir », avoue-t-il. Avant d’ajouter : « J’ai aimé ma difformité ; non l’objet qui me rendait difforme, mais ma difformité même, je l’ai aimée ! » Selon l’évêque d’Hippone, qui s’oppose en ceci aux penseurs manichéens, bien et mal ne se présentent pas comme deux entités séparées, luttant l’une contre l’autre. Les deux inclinations coexistent en nous, et le mal apparaît plutôt comme un défaut de la volonté qui dépend de l’usage de notre libre arbitre et dont la responsabilité nous revient. Pour saint Augustin, il survient lorsqu’on se détourne de Dieu, c’est-à-dire du « bien suprême ». Reste à savoir ce que l’on définit comme tel !