Dossier

Les métamorphoses d’un sentiment

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Cet article est issu du numéro 18 de Philosophie magazine « 18 - avril 2008 », en kiosque le 27 mars 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

De Platon à Rousseau, de saint Augustin à Sartre, les penseurs réinventent sans cesse l’amour. Et dans ce domaine, l’illusion n’est guère permise. Pour une fois, la théorie est rattrapée par la pratique.

La sagesse de l’amour (Platon)

Rien ne semble séparer davantage le sage et l’amoureux. D’un côté, le détachement, la sérénité, l’autosuffisance ; de l’autre l’attachement frénétique, la passion débridée, la dépendance désirée. Et pourtant Platon, dans Le Banquet, nous dit que l’amour de la sagesse (ou philosophie) est une sagesse de l’amour. La raison ? C’est, dit-il, que l’amour est un aiguillon : ce qui l’anime, c’est le désir (eros) et le désir est manque, c’est-à-dire aspiration à posséder ce que l’on n’a pas. Dans la mythologie grecque, Éros est un être intermédiaire entre les hommes et les dieux (un daimôn), fils de Pénia, déesse de la Pauvreté, et de Poros, dieu de l’Abondance. Toujours démuni et mendiant comme sa mère, Éros est inventif et rusé comme son père. Ces deux traits le poussent à la surenchère : bientôt, les petits plaisirs de la chair ne lui suffisent plus, il passe à ceux de l’âme, car ils sont plus intenses et plus durables. Il aspire enfin à « la possession éternelle du bien ». Dans cette quête insatiable, Éros tente d’abolir son seul véritable ennemi : la mort. Or seule la philosophie peut le combler puisqu’elle vise précisément à dépasser la condition de mortel en visant une fusion avec le cosmos éternel. C’est grâce à Éros que l’homme conçoit qu’il y a en lui du divin ; mais cette aspiration exténue Éros : l’amour « platonique » est celui qui finit par aimer davantage la sagesse éternelle que l’humanité mortelle.

 

Socrate et Alcibiade

Entre Alcibiade et Socrate, il ne s’est sans doute rien passé ! À la grande déception du premier qui raconte dans Le Banquet la fascination suscitée par Socrate. Alcibiade est à l’époque le jeune Athénien le plus séduisant : d’une beauté légendaire, intelligent, courageux, puissant, il est au faîte de sa gloire. Socrate le remarque très vite, mais la déclaration d’amour qu’il lui fait (et que raconte le dialogue du Premier Alcibiade) vise surtout à le remettre à sa place. Ambitieux et insolent, Alcibiade ignore tout ce qui lui sera nécessaire pour gouverner les hommes et vaincre les ennemis perses et spartiates. Contrairement à Socrate qui sait qu’il ne sait rien, le jeune homme croit qu’il sait tout ! Et si Socrate désire s’engager avec lui dans cette relation pédérastique traditionnelle en Grèce classique, c’est dans un sens très particulier dont Le Banquet donne la clé. L’amour socratique est indifférent au corps ; il vise à éduquer l’âme pour la convertir à la sagesse, qui seule est le bien suprême. C’est aussi la raison pour laquelle cette relation n’est concevable qu’« entre hommes » : seuls les hommes d’élite, en ces temps, disposent du loisir de s’arracher aux soucis quotidiens et aux affres de la volupté. L’affection conjugale ne peut que détourner de la voie de l’excellence humaine. Socrate, marié à une mégère, Xanthippe, afin, disait-il, de s’exercer à la patience, en savait quelque chose !

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