Élections en Allemagne
“Les électeurs de l’ex-RDA sont peu attachés aux partis et davantage sensibles aux affects politiques”
Steffen Mau, sociologue à l’université Humboldt de Berlin. © Thomas Imo/photothek.de/dpa Picture-Alliance via AFP
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Des élections régionales ont eu lieu le 1er septembre dans deux régions d’Allemagne, en ex-RDA, avec une victoire de l’extrême droite en Thuringe. Comment expliquer cette poussée populiste dans l’ancien bastion communiste ? L’éclairage de Steffen Mau, sociologue à l’université Humboldt de Berlin.
Comment expliquer le succès de l’AfD [parti populiste d’extrême droite], en particulier dans les Länder [régions] de l’Est de l’Allemagne ?
Steffen Mau : Ce succès est lié à des histoires démocratiques différentes. À l’Est, les partis classiques du centre sont peu enracinés dans la société et comptent beaucoup moins de membres. De plus, il s’y trouve moins de lieux d’échange et de communication pré-politiques, comme les associations, les églises ou les syndicats. C’est pourquoi la formation de la conscience politique à l’Est est moins déterminée par les visions proposées par les partis établis. Nos études empiriques montrent que les gens ont souvent des comportements politiques très pluriels. Ils sont souvent capables de dire très précisément ce qui doit être fait et ce qui ne doit pas être fait. Mais l’ensemble n’a pas une grande cohérence. Une politique beaucoup plus liée aux affects séduit mieux ces électorats sans attache. Des sentiments comme la peur deviennent beaucoup plus déterminant dans les choix. L’AfD sait très bien mobiliser ce sentiment.
“À l’Est, la rue est un lieu central de la politique”
Les partis établis pourraient également pratiquer cette politique “affective” – et ils le font d’ailleurs parfois. Pourquoi cela fonctionne-t-il moins bien ?
Ces partis ne jouent pas un si grand rôle dans la politique locale. Aujourd’hui, près de la moitié des conseillers régionaux et des maires de l’Est sont élus sans être affiliés à un parti, et ce non pas en dépit de leur non-appartenance à un parti, mais en raison de leur non-appartenance. S’affirme un modèle de communauté où les conflits entre partis sont vus d’un mauvais œil. Cela a certainement un rapport avec la RDA, où il n’y avait qu’un seul parti jusqu’à la chute du mur, le SED [Le Parti communiste]. Après 1990, cette pensée s’est comme transposée, en raison de la manière dont la réunification s’est déroulée.
En quoi la réunification a-t-elle dessiné des comportements politiques différents chez les électeurs ?
La réunification a été marquée par un développement top-down [du haut vers le bas], porté par des élites transférées de l’Ouest. Des institutions ont été créées, que les gens n’ont pas construites, mais qui ont simplement été transférées dans les Länder est-allemands sans adaptation. Il s’est ainsi développé un rapport très passif à la politique. Les Allemands de l’Est sont certes politisés, mais indépendamment des partis ou des structures de participation établies. Cela se voit aussi dans le fait qu’en cas de mécontentement, la fréquence des protestations est plus élevée qu’à l’Ouest – on l’a observé avec le mouvement Pegida [mouvement anti-islam né en 2014]. Si les gens veulent changer quelque chose, ils préfèrent descendre dans la rue ou réclamer des sanctions spectaculaires envers les dirigeants plutôt que de s’engager dans des partis. À l’Est, la rue est un lieu central de la politique, tandis qu’à l’Ouest, la politisation se fait plus par la famille, le travail ou les associations. Dans l’ex-RDA, seuls les partis anti-establishment comme le BSW [parti populiste de gauche fondé en 2023 par Sahra Wagenknecht] ou l’AfD, qui se présentent comme des partis de protestation et opèrent d’une manière au fond très similaire à ce que font les gens dans la rue, interpellent.