Innovation

Les intermittences du cœur artificiel

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Les intermittences du cœur artificiel

Illustration pompe artificielle ©Peter Linforth/Pixabay

Les cœurs artificiels arrivent bientôt sur le marché ! Le 23 décembre, l’Union européenne a autorisé la commercialisation du dernier modèle de cœur artificiel de la société Carmat, qui sera disponible dans l’ensemble des États membres. Depuis sa première implantation à l’hôpital européen Georges-Pompidou en 2013, dix-neuf autres patients ont pu bénéficier de cette opération. La durée de vie des patients reste limitée : dans 73% des cas, l’objectif de six mois de durée de vie est atteint.

L’innovation est remarquable et prometteuse, bien que les cœurs artificiels présentent un prix assez élevé et, surtout, soient pour l’instant destinés à certains patients très spécifiques. On imagine toutefois aisément que, la technologie étant amenée à se développer dans les prochaines années, le remplacement de son cœur biologique par un tel appareil deviendra affaire courante. Un perspective qui n’est pas sans susciter un léger sursaut. Le cœur, roi des organes, peut-il être réduit à une pure fonctionnalité qu’une machine peut lui dérober ? Est-ce réduire l’expérience humaine à peau de chagrin que de considérer que son cœur, centre névralgique des émotions et source de la vie, n’est finalement qu’une pompe ? À moins que le fonctionnement calme et régulier de cet organe soit justement salvateur…

 

  • Le cœur mécanique. La métaphore du cœur artificiel est au centre de la fable gothique La Mécanique du cœur (Flammarion, 2014) de Mathias Malzieu, écrivain et membre du groupe Dionysos. Né « le jour le plus froid de l’hiver », le cœur de Jack est gelé à sa naissance. Il se voit alors raccordé à une horloge, dont les aiguilles réguleront les pulsations du sang. Le rythme de sa vie se sera pas le vacarme irrégulier, imprévisible et explosif des battements du cœur. Il aura la régularité mécanique de la machine. Ingénieux ! L’efficacité du dispositif exige toutefois d’observer quelques précautions : maîtriser sa colère, esquiver les émotions fortes, et plus que tout, éviter de se frotter un jour à l’amour. L’horloge, si sophistiquée qu’elle soit, reste d’un équilibre précaire : « Peut-être qu’elle résisterait à l’intensité du plaisir, et encore. Mais elle n’est pas assez solide pour supporter le chagrin amoureux », le prévient-on. En creux, on y lit la critique de Malzieu de la recherche à tout prix du prolongement de la vie, une vie bien assurée et qui fonctionne, mais qui implique d’en sacrifier sa part de risque, de passion, et de rebonds. Un allongement quantitatif, en somme, qui a comme revers un appauvrissement qualitatif de l’existence.
  • La paix de l’âme par la paix du corps. La vie épanouie est-elle celle qui exacerbe les passions, se nourrit de l’intensité des émotions, quitte à en exalter son caractère tragique ? Oui, est-on tenté de répondre. Le thème développé dans La Mécanique du cœur se mêle pourtant à l’idéal de la paix de l’âme, qui traverse une grande partie de la philosophie grecque. Pour Démocrite, le bonheur repose précisément sur la recherche de l’absence de troubles, désignée sous le terme d’ataraxie : « La tranquillité de l’âme naît de la modération du plaisir et de la mesure de la vie. » Au risque de faire dérailler l’horloge existentielle…et biologique. Chez Épicure, la paix du corps est en effet nécessaire à la paix de l’âme : « Le plaisir que nous avons en vue est caractérisé par l’absence de souffrance corporelle et de troubles de l’âme. » Une mécanique du cœur parfaitement huilée comme autoroute du bonheur ? Un bonheur peut-être un peu forcé, et dans lequel l’ataraxie prend le risque de flirter avec l’apathie : aujourd’hui, l’Atarax® n’est autre qu’une marque d’un anxiolytique destiné à faire taire les trop bruyantes angoisses et troubles émotionnels inopportuns…
  • La mécanique du sursis. Le cœur artificiel fait-il advenir la promesse d’une longévité, payée au prix du renoncement aux passions ? Pour l’heure, ces appareils sont destinés aux patients qui souffrent d’une insuffisance cardiaque terminale, et pour qui les traitements ne sont plus efficaces, ainsi qu’à ceux qui sont dans l’attente d’une greffe du cœur. Et ils sont nombreux : seuls 5% des personnes en attente d’une greffe peuvent en bénéficier. En ce sens, le cœur artificiel se présente comme un « sursis » pour celui qui est dans l’attente d’un cœur biologique. Il rejoint alors la métaphore du cœur mécanique : en tombant amoureux, Jack découvre finalement que son cœur biologique fonctionne. Alors, l’illusion du cœur mécanique s’évanouit avec la rencontre de la substance de l’existence, celle qui repose sur les émotions fortes et la vitalité des élans du cœur. Le cœur mécanique n’est donc pas prêt de remplacer le cœur biologique. Il peut, toutefois, offrir un repos appréciable pour celui qui tente de mettre un temps ses passions à distance, ou un délai vital pour certains malades.
Quand le cœur n’est plus le centre de l’être