La lettre du mardi

Lettre (persane) de Noël

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Lettre (persane) de Noël

© Csa/iStockphoto

« Usbek » Eltchaninoff est de retour à Paris, qui est encore plus belle que Tiflis et Samarqand, surtout en ce moment. Toutes les rues sont décorées et illuminées pour une fête qu’on appelle Noël. Pour notre grand reporter au royaume de France, c’est l’occasion d’envoyer une missive à son cher Rica détaillant les étranges coutumes des habitants à l’approche du 25 décembre…

 

« Mon cher Rica, juge combien ce peuple est étrange : il méprise bruyamment les superstitions, se moque de toutes croyances, joue à l’esprit fort tout en suivant à la lettre maintes coutumes inexplicables. Tandis que je passe tranquillement mes journées au café Procope, les Français se pressent dans des magasins plus bondés que notre grand bazar. Ils désespèrent de trouver du foie gras, fruit du gavage d’un oiseau, tout en vitupérant contre les pratiques barbares des autres peuples. Ils se disputent des huîtres qu’ils avaleront toutes crues comme si c’étaient des loukoums. Et dissertent sur les mérites respectifs du Monbazillac et du Jurançon, alors que leur jeune sultan ne jure que par la sobriété. Dieu merci, je reste près de mon samovar bouillant et me contente de thé noir, afin que mon esprit s’échauffe moins que le leur.

Lorsque je les interroge sur le sens de la fête qu’ils préparent avec une telle rage, ils me disent célébrer la naissance de Jésus (qui est un peu comme notre imam Mahdi : il doit revenir à la fin des temps). Or la plupart de mes interlocuteurs déclarent fièrement ne pas croire à ce fils de Dieu. Pourquoi, alors, le fêter ? Je ne te parle même pas du folklore autour d’un supposé père Noël, sorte de propédeutique à l’incroyance, puisque même les enfants spéculent sur son inexistence. Mes interlocuteurs me répondent que Noël est surtout l’occasion de retrouver leur famille. Mais ils me confient ensuite qu’ils ne supportent pas tel cousin “relou” ou tel oncle “facho” – pardonne-moi, Rica, ce peuple a ses locutions intraduisibles. En peine d’arguments, ils évoquent alors le plaisir qu’éprouvent les enfants à recevoir des présents. Puis, comme les habitants de ce pays ne sont pas avares en paradoxes, ils confessent que ces petits ont déjà à peu près tout ce qu’ils pourraient désirer, et qu’ils auraient surtout besoin de passer quelques heures sans aucun objet à la main.

J’ai enfin rencontré des savants qui aiment découvrir des symboles dans les mouvements des astres. Ils m’ont révélé, au cours d’une initiation à leurs mystères, que ce Noël était surtout une fête des lumières. Le jour s’amenuisant jusqu’au solstice d’hiver, et les êtres humains craignant de sombrer pour toujours dans la froideur de la nuit, ils combattent en allumant bougies et falots. C’est ainsi qu’ils pensent parvenir, après ces quelques jours de résistance, à faire croître de nouveau les jours. Quels puissants magiciens !

Je t’avoue, mon doux Rica, que ces tirades m’ont laissé perplexe. C’est seulement en feuilletant, dans une échoppe, un ouvrage d’un certain Georges Bataille, que j’ai trouvé une justification satisfaisante à ce dérèglement organisé. Une société fondée sur l’acquisition des biens, sur la conservation de la vie, sur l’utilité de tous nos gestes, ne peut subsister sans des moments collectifs de “dépense improductive” – je te l’assure, le porte-monnaie de ces thésauriseurs se retrouve vide à l’issue de leurs interminables agapes. Qu’on considère Noël comme un don, un devoir, une “perte ostentatoire”, un luxe ou une fête, cet événement est une consumation des richesses accumulées ou, pour employer le terme de ce Georges Bataille, une “part maudite”.

Que des individus ayant atteint un tel degré de rationalité se précipitent dans les dépenses montre bien que nous avons tous besoin, de temps en temps, de jeter le principe d’utilité par la fenêtre. Que cette période insolite soit l’occasion pour nous, Rica, de méditer sur ce qui échappe au bénéfice, à la nécessité, à l’efficacité. Je te souhaite donc, ainsi qu’à tous les lecteurs de hasard de cette missive, de magnifiques, et parfaitement inutiles, fêtes de Noël. »

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