L’aventure d’un classique

Alain Supiot : “Montesquieu part de la diversité des civilisations pour organiser leur solidarité”

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Alain Supiot : “Montesquieu part de la diversité des civilisations pour organiser leur solidarité”

Montesquieu. © Bridgeman – Illustration © William L.

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Cet article est issu du numéro 168 de Philosophie magazine « Transclasses. Sommes-nous déterminés par nos origines sociales ? », en kiosque le 23 mars 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Juriste et professeur émérite au Collège de France, Alain Supiot a préfacé la réédition des Lettres persanes de Montesquieu. Avec le penseur des Lumières, il réévalue l’ambition universaliste du droit face aux risques nés de la globalisation.

 

« Si l’on considère la longue histoire de la notion de loi, principalement dans le monde occidental – raisonner en termes de loi n’était pas le fait des Orientaux –, on remarque qu’elle est d’abord considérée comme l’expression de la volonté d’un être supérieur. Elle prend donc d’abord la forme de la loi religieuse qui s’exprime, si je m’en tiens aux religions du livre, par Dieu qui prescrit un certain nombre de conduites aux êtres humains. Par la suite, la notion de loi se sécularise au XIe siècle avec la figure de la papauté : le pape devient la source de la loi qui vaut partout et pour tous, et s’ébauche ainsi la première forme d’un État, mais qui serait universel. C’est sur ce modèle qu’ont été construits les États nations, à commencer par l’Angleterre et la France : le souverain devient alors la source des lois mais dans les limites d’un territoire donné. La constante de cette histoire, c’est que le souverain fait les lois en son royaume comme Dieu les fait dans la nature, pour reprendre une expression de Descartes. On observe une continuité avec la loi comme expression de la volonté.

Montesquieu propose une approche tout à fait neuve et différente : il envisage plutôt les lois comme des modes d’inscription des sociétés humaines dans la diversité de leurs milieux vitaux. Une telle approche doit tenir aussi bien compte des “causes physiques” (notamment biologiques, géographiques, démographiques et climatiques) que des “causes morales” (notamment éducatives, culturelles, historiques, religieuses…), “qui peuvent affecter les esprits et les caractères” des hommes. Il ouvre ainsi la voie à ce qu’on pourrait appeler une analyse écologique du droit, qui n’a rien de mécanique et laisse place à la liberté humaine. Dès lors, il ne considère pas la diversité des lois humaines comme un scandale, une faiblesse, mais au contraire comme une manifestation des capacités d’adaptation de l’espèce humaine à la diversité de ses conditions d’existence. C’est comme cela qu’il faut comprendre la notion de “climat”, qui, au XVIIIe siècle, ne désignait pas seulement une norme météorologique mais plus généralement une inclination générale, une “atmosphère”, au sens figuré du mot. C’est en les considérant sous tous leurs angles qu’on peut saisir l’esprit des lois propre à une civilisation et à une culture donnée, de la même façon qu’aussitôt sorti d’un aéroport semblable à tous les aéroports, on se trouve plongés dans une atmosphère différente à Rome, Paris, Dakar, Delhi ou Tokyo.

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