L’évidence intérieure
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Cet article est issu du numéro 131 de Philosophie magazine « Quand est-on soi-même ? », en kiosque le 04 juillet 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans l’action ou la contemplation, seul ou avec les autres, il y a des moments étonnants où l’on a l’impression d’être soi-même. Mais comment les reconnaître ? Il n’y a aucun critère logique mais une évidence qui ressemble au “je pense, donc je suis” de Descartes.
Être soi-même, à première vue, c’est plutôt simple. Une première définition, spontanée – mais incomplète – serait de ne pas mentir à autrui ni à soi-même. De se montrer au naturel, sans artifices. Et d’être au plus près de ses émotions et de ses pensées, de ne pas les étouffer. Tant pis, donc, si nous nous montrons aux autres mauvais orateurs, très ignorants, un peu radins, colériques, et à nous-mêmes bourrés de pulsions pas très catholiques et pas héroïques pour un sou. Le problème, c’est d’être sûr et certain de ne pas nous mentir. Car lorsque nous nous sentons regardés, c’est inconsciemment que nous nous redressons et nous composons un visage de circonstance, avec l’air le plus dégagé. Comme l’écrit François de La Rochefoucauld dans ses Maximes [1665], « rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le paraître ». Et si nous voulons convaincre autrui que nous sommes sans faux-semblants – lorsque, par exemple, nous clamons qu’il faut « nous prendre comme nous sommes » malgré notre « sale caractère » –, cela signifie que nous cachons quelque chose. Vis-à-vis de nous-mêmes, nous jonglons entre nos défauts, les compensant par de belles qualités. Bref, nous composons d’ordinaire un « soi-même » avantageux, même quand nous sommes seuls. Et dans les moments où nous nous retrouvons totalement relâchés, affalés devant la télévision en train de manger des chips, nous sommes plutôt hors de nous, dans l’hébétude : nulle part.
L’expérience d’être soi-même est très difficile à saisir pour deux raisons. Il est impossible de définir a priori un « soi-même » auquel on tenterait ensuite de correspondre. Il y a là une faute logique, car on ne peut pas dire qui l’on est avant de s’être atteint, et il n’est pas sûr que ce que l’on trouve soit vraiment définissable. Par ailleurs, si l’on se vise soi-même de manière volontariste, on est à peu près sûr de se manquer, car on construit un soi imaginaire. Pas de moi fixe, pas de méthode pour l’atteindre… Faut-il alors assumer l’artifice, accepter le mouvement perpétuel et abandonner l’espoir d’être vraiment soi-même ?