Crise agricole
“L’exception agricole française” : Gabriel Attal à l’écoute de Michel Serres ?
Michel Serres en 2016. © Serge Picard/Agence VU
Même s’il a appelé à une « exception agricole française », Gabriel Attal n’est pas l’inventeur de la version rurale du principe de « l’exception culturelle ». L’idée vient du philosophe Michel Serres qui, dans un entretien donné peu de temps avant sa disparition, s’attachait à penser les métamorphoses du métier d’agriculteur et le rôle d’exception que celui-ci joue par rapport au sacré de la vie.
La courte vidéo, disponible sur la plateforme YouTube, porte le titre « Pour l’exception agricole » et frappe aujourd’hui par sa clairvoyance. En 2017, soit deux ans avant sa mort, Michel Serres (1930-2019) s’entretenait avec Patrick Degeorges – lui-même philosophe spécialisé dans les questions de durabilité écologique – pour lui faire part de son admiration devant un métier d’agriculteur qu’il tient pour celui « qui a le plus évolué dans les cinquante ou cent dernières années ».
L’agriculture du IIIe millénaire, explique le philosophe, telle qu’elle se redéfinit dans un monde nouveau, exige en effet la maîtrise de connaissances à la fois pointues et étendues dans divers domaines, qui vont de l’agronomie à la chimie en passant par l’économie et la politique.
“Je ne connais pas aujourd’hui de métier qui requiert plus de sciences et de savoirs que le métier d’agriculteur. Il est exceptionnel à ce point de vue, et il est exceptionnel aussi au point de vue qualitatif, c’est-à-dire que le métier d’agriculteur est un métier qui demande une perception de la vie, une perception de la nourriture, une perception de la reproduction, une perception de la domestication qui est unique évidemment dans tous les métiers pratiqués par les hommes aujourd’hui et en particulier par les métiers pratiqués par les gens qui sont dans les villes”
Michel Serres, « Pour l’exception agricole », entretien avec Patrick Degeorges, 20 février 2017
Un métier d’exception pour un bien sacré : la nourriture
Si le métier d’agriculteur est tellement exceptionnel aux yeux de Michel Serres, ce n’est pas seulement du fait de l’évolution des techniques agricoles, mais plus fondamentalement parce qu’il n’est rien moins que « le père nourricier de l’humanité ». Il entretient un rapport fondamental avec la vie et avec l’alimentation dans ce qu’elles revêtent de sacré. Or ce sacré est aujourd’hui caché par le conditionnement industriel de la nourriture et son insertion dans les circuits économiques les plus profanes.
“Si nous considérions vraiment que l’acte de manger est un acte sacré, nous serions scandalisés que les produits agricoles, les produits de la nourriture, soient le fait de spéculations boursières dans les places financières du monde […] Dans la logique des marchandises, tout est marchandise et tout est possiblement l’objet de spéculation sur les places financières, et par conséquent, si nous enlevons les produits agricoles de ces spéculations, alors il y aura vraiment le début de l’exception agricole”
Michel Serres, ibid.
Peut-on retrouver le sens du sacré dans nos assiettes pour fonder cette exception agricole ? Sans doute l’être humain ne se nourrit-il pas que de pain, mais il serait bon que l’homme contemporain se souvienne qu’il s’en nourrit d’abord et avant tout.