Société

L’hospitalisation sans consentement en hôpital psychiatrique : un problème politique

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Photo d'illustration. © Jean-Christophe Hanché/Light Motiv

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Chacun connaît l’histoire de Camille Claudel, la grande artiste qui fut la maîtresse et la rivale de Rodin. En 1913, quelques jours à peine après la mort de son père, qui l’avait toujours protégée, sa mère la fit interner dans un asile de fous. Voici ce que lui écrivait sa fille deux semaines après son arrivée :

“J’ai bien reçu les objets que vous m’avez envoyés. Voilà bien de l’argent dépensé. Avec le quart de cet argent-là, j’aurais vécu tranquille longtemps dans mon quai de Bourbon où j’étais si bien... Cela va-t-il durer longtemps, cette plaisanterie-là ? Vous ne pourriez pas me donner quelques renseignements à ce sujet ? Je n’en serais pas fâchée”

Camille Claudel

Pour toute réponse, la mère interdit au médecin-chef de laisser sa fille correspondre avec quiconque ou de recevoir des visites. De fait, la « plaisanterie » allait durer jusqu’à la mort de Camille, en 1943. Elle fait ainsi partie des 40 000 fous, ou plutôt présumés fous, que Vichy laissa mourir de faim.

Cette histoire paraîtra, à la conscience commune, remonter à l’ancien temps. Il y a beau temps, pense-t-on, qu’on n’enferme plus les gens malgré eux dans des asiles de fous. 

Et pourtant, la loi de 1838, qui rendit possible l’enfermement de Camille Claudel, est restée en vigueur jusqu’en 1990. À cette date, la loi qui la remplaça ne fit que la toiletter, et ne changea rien au processus d’internement. On distingue toujours entre :

  • un internement « d’office », sur décision du préfet, qui représente selon Me Raphaël Mayet, avocat spécialisé dans la défense des victimes d’internements abusifs, pas moins de 20% des 80 000 mesures d’hospitalisation sous contrainte décidées chaque année ; 
  • et un internement dit « volontaire », mais qui l’est en fait très rarement : il a lieu en effet le plus souvent « à la demande d’un tiers » (famille ou proches de « l’interné »), et sur certificat médical, celui-ci pouvant être fait par n’importe quel médecin, qu’il soit généraliste, voire médecin du sport.

Lorsqu’il s’agit d’un(e) adolescent(e), la simple autorité parentale suffit pour les faire interner sans leur consentement, et ils n’ont aucun recours, tant qu’ils n’ont pas 18 ans, pour saisir le juge des libertés. Il n’est pas besoin d’être particulièrement sensible au phénomène, de plus en plus mis en lumière, de la « famille maltraitante », pour deviner la licence ainsi laissée aux familles d’infliger aux enfants qui les dérangent, en toute impunité, des souffrances qui les marqueront à jamais, qui peut-être même, tout simplement, les rendront fous. Car c’est l’un des effets les plus pervers de l’hospitalisation sous contrainte : une fois qu’on est enfermé, on est enfermé dans la condition de fou. Au point qu’on peut, parfois, finir par ne faire plus qu’un avec elle. L’absorption forcée de neuroleptiques y est certes pour beaucoup, mais pas seulement : non seulement notre identité nous est, en grande partie, donnée par le regard des autres. Mais elle est encore affectée par les situations sociales dans lesquelles nous nous trouvons, et particulièrement celles qui nous sont imposées. L’asile ne fait pas exception. Écoutons ce que dit l’infirmier Yves Gigou, dans un passionnant récit autobiographique : « L’histoire », dit-il, « nous [a] enseigné, d’une façon irréfutable, que l’asile rend fou. »

Aujourd’hui encore, la porte de l’internement abusif reste donc grand ouverte : un conflit entre conjoints, entre collègues, entre voisins, entre parents, mais aussi un conflit entre les autorités et un citoyen (simple particulier, militant associatif, élu, ou haut fonctionnaire), peut déboucher sur un internement abusif. D’après André Bitton, président du Cercle de réflexion et de proposition d’actions sur la psychiatrie (CRPA), si l’on prend en compte le nombre de mainlevées accordées par les juges des libertés (ou les conseillers des cours d’appel) dans les contrôles judiciaires des mesures d’hospitalisations sans consentement, « on peut actuellement évaluer le nombre des internements peu ou prou arbitraires à 8 ou 9% des mesures d’hospitalisation sans consentement ».

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