Hommage
Lionel Jospin, un héritage sans testament
Lionel Jospin, salue ses militants à la fin de son discours, le 21 avril 2002, après l'annonce des résultats du premier tour du scrutin. M. Jospin, qui ne sera pas présent au second tour, a annoncé son retrait de la vie politique, "après la fin de l'élection présidentielle". © Jack Guez / AFP
Ce lundi 23 mars, la mort de l’ancien Premier ministre français Lionel Jospin a été annoncée, au lendemain du second tour des élections municipales. Martin Legros revient sur l’annonce fracassante de son retrait de la vie politique, en 2002, qui apparaît rétrospectivement comme le symbole d’une gauche privée de boussole face à la montée continue des extrêmes.
En apprenant la mort de l’ancien Premier ministre Lionel Jospin (1937-2026), ce matin, j’ai entendu résonner dans ma tête sa voix. Pas celle du premier secrétaire du Parti socialiste, faisant montre de son intelligence politique en assurant un compromis entre les motions et les clans de son propre parti. Ni celle du ministre de l’Éducation appliqué de François Mitterrand, ni celle du Premier ministre chevronné de Jacques Chirac qui démontra, au pied levé d’une dissolution suicidaire pour la droite, que la gauche pouvait à nouveau gouverner et réformer le pays avec sérieux et esprit de justice, en instaurant les « 35 heures » ou les « emplois jeunes ».
2002 : bien plus qu’une défaite électorale
Non, la voix que j’ai entendu résonner dans ma tête ce matin, comme un grand nombre d’entre nous je crois, est celle de sa dernière parole publique : le 21 avril 2002, au soir du premier tour de l’élection présidentielle, alors qu’il venait de se faire priver d’un second tour face à Chirac par le candidat du Front national Jean-Marie Le Pen. Lionel Jospin fit alors part dans une courte allocution devant ses militants à son quartier général de son « inquiétude » et de sa « déception » face à ce « coup de tonnerre » et annonça dans la foulée son départ de la vie politique :
« J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique après la fin de l’élection présidentielle. »
Ce ne sont pas seulement le ton, triste et digne, et les mots, clairs et incisifs, qui sont remontés à ma mémoire, ce sont aussi et surtout les cris d’effroi et de consternation qui les ont accompagnés, exprimés d’abord par une ou deux femmes dans l’assemblée puis par l’ensemble des militants, au moment précis où Jospin énonça ce performatif – « me retirant de la vie politique ». Car cet acte de langage venait redoubler et accuser ce qui était bien plus qu’une défaite électorale : la première accession de l’extrême droite à ce second tour de l’élection à la magistrature suprême, censé permettre de choisir le meilleur homme d’État parmi l’ensemble des prétendants. Se retirer du combat à ce moment-là et sans autre forme de procès ne pouvait manquer d’être vécu comme un abandon.
Acte de responsabilité…
Il ne me revient certainement pas de juger de l’apport de Lionel Jospin au sein de la gauche française. Ni même du sens éthique et politique qu’il entendait donner à ce geste. Mais en me fiant à ma seule mémoire personnelle et presque corporelle, et au hasard du calendrier, qui voit Jospin se retirer de la vie elle-même, et non plus seulement de la politique, le jour même du second tour des élections municipales, je ne peux m’empêcher de formuler une hypothèse.
Le départ de Jospin se voulait un acte de responsabilité assumée : « j’ai échoué, je ne m’accroche pas, je laisse les autres prendre le relais du combat ». Sauf qu’en se contentant de pointer « la démagogie de la droite » et la « dispersion de la gauche », il n’a pas permis à son camp de comprendre ce qui était arrivé ni de définir une stratégie à la hauteur de la menace de l’extrême droite qui l’avait alors supplanté. Et qui allait s’installer durablement dans le paysage politique.
… Ou vide politique ?
« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. » Cet aphorisme de René Char, dans Les Feuillets d’Hypnos, désigne le fait que l’expérience héroïque de la Résistance n’a laissé derrière elle aucun testament politique précis. « Je pressens, s’inquiète le poète, que la boulimie de justice n’aura duré qu’une durée éphémère aussitôt retiré le lien qui nouait notre combat. » Je me demande, toutes proportions gardées, si le retrait de Lionel Jospin en 2002 n’a pas eu le même goût amer pour la gauche, celui d’un combat pour la justice qui s’est trouvé privé de testament, politique ou stratégique, au moment précis où il en avait le plus besoin contre un adversaire comme le front national de Jean-Marie Le Pen.
En 2026, alors que l’extrême droite se normalise et que l’extrême gauche se radicalise, cette absence de testament résonne plus que jamais. Au travers des conflits et des alliances de circonstances – entre le Parti socialiste d’Olivier Faure, La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon et les Écologistes de Marine Tondelier –, ces élections municipales ont révélé que, pas plus aujourd’hui qu’hier, la gauche n’a réussi à définir ce qui l’unit et ce qui la divise face au péril de l’extrême droite.
Et cela me fait penser qu’en se retirant sans produire aucun testament, Lionel Jospin est peut-être celui qui aura le mieux incarné ce vide. Et le cri d’effroi et de consternation qui a retenti alors dans son quartier général aurait alors eu une valeur prémonitoire : en se retirant sans donner de raisons profondes, Jospin aurait-il emmené avec lui « ce lien qui nouait le combat » de la gauche dans sa « boulimie de justice », comme l’écrit Char ?