La lettre du mardi
Ma madeleine oléopneumatique
Boulevard Sérurier, XIXe arrondissement de Paris. Bouche de métro Guimard de la station “Pré-Saint-Gervais”, sur la ligne 7 bis du métro parisien. © Wikimedia Commons
« Il y a quelques semaines, j’ai fait une drôle d’expérience : un pèlerinage imprévu du côté du logement où je vivais bébé. La chose n’était pas préméditée ; c’est mon corps qui m’y a porté lorsque j’ai curieusement senti que je n’en étais pas loin.
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Voici comment l’événement s’est produit : tandis que je me promenais dans le magnifique quartier de la Mouzaïa, dans le XIXe arrondissement de Paris, j’ai soudain ressenti une impression de familiarité diffuse. Continuant de parcourir les villas bucoliques avant de remonter la rue principale, j’ai fini par apercevoir une station de métro : Pré-Saint-Gervais, ligne 7 bis. Et j’ai compris : j’étais parvenu à la frontière de la ville que j’ai habitée de mes 0 à mes 3 ans, avant de partir dans le Sud. Le trouble décousu a alors laissé place à une joie et une excitation irrépressibles que nourrissait l’envie d’essayer de retrouver la rue et l’immeuble que nous habitions avec mes parents il y a de cela plus de vingt-cinq ans.
Entraînant ma compagne dans mon délire, nous avons continué d’avancer jusqu’à parvenir à cette petite commune de Seine-Saint-Denis. Parc de la Butte-du-Chapeau-Rouge, rue Sigmund-Freud, rue André-Joineau… L’impression de familiarité d’atmosphère ne cessait de grandir ; nous n’étions plus très loin. Dans ma tête, une question revenait toutefois : cette sensation si particulière et ces souvenirs qui remontent – notamment de moi tout petit garçon jouant dans ce parc frontalier –, ne suis-je pas en train de les créer de toutes pièces ? Après tout, mes parents m’avaient déjà rappelé il y a quelque temps le nom de la rue que nous habitions.
Et puis, on ne peut pas avoir de souvenir avant l’âge de 3 ans ! Pareil à Nathalie Sarraute mettant en scène sa conscience la rappelant à l’ordre dans son autobiographie Enfance (1983), j’avais à cœur de garder les pieds sur terre et de ne pas trop me mentir à moi-même. Arrivé au numéro 63 de cette rue, pourtant, le doute n’était plus permis : une fois franchie la porte cochère, deux portes d’entrée se faisant face sur mes côtés et laissant entrapercevoir deux vieilles cages d’escalier, j’étais absolument certain que c’était ici. J’ai réellement et proprement reconnu ces escaliers, et en prendre conscience m’a procuré une sorte d’explosion jubilatoire, une sensation unique et émouvante.
Vous contant cet épisode, je me demande toujours ce qui a pu créer en moi l’impression première m’ayant mené à effectuer ce pèlerinage non prémédité. Était-ce qu’au fond, je savais que cette partie du XIXe arrondissement jouxtait le Pré-Saint-Gervais, et que j’aime à m’inventer une belle histoire, ne pouvant m’empêcher, comme le dit Sarraute, d’y insérer “un petit morceau de préfabriqué” ? Il y a peut-être de cela, de la même manière que je me suis nécessairement un peu remodelé voire inventé des souvenirs.
Mais tout de même, je jure mes grands dieux que je n’avais alors pas du tout pensé à cette proximité géographique et que j’ai été surpris de tomber nez à nez avec la station de métro. Du reste, n’est-ce pas la proximité de cette station elle-même qui a pu créer en moi les conditions de possibilité de ce début de réminiscence confuse ? M’étant depuis lors pris d’une espèce de passion singulière pour cette drôle de ligne de métro et son histoire, je me demande si ce n’est pas en définitive l’odeur particulière des freins de la ligne 7 bis qui a pu entraîner tout cela et fonctionner comme ma propre madeleine “oléopneumatique” de Proust, pour reprendre un joli mot s’appliquant à ce système de freinage qui combine air comprimé et liquide hydraulique.
Quelle qu’en soit la cause, ces images, ces impressions, ces atmosphères ont surgi en moi, je dirais, comme l’exact contraire du trauma, cet autre souvenir involontaire pouvant s’inviter lorsqu’une situation nous rappelle un acte qui nous a blessé. Là, je me suis souvenu d’un fragment de vie plus ou moins anté-consciente. Je sais que j’ai été, à cet endroit, un tout petit garçon heureux et en sécurité coïncidant avec ce qui l’entourait. Enfant qui a pu faire – et effleurer par réminiscence, près de trente ans plus tard – l’expérience que décrit Sarraute : saisir la pureté d’un instant, “des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot ?… de vie à l’état pur, aucune menace sur elle, aucun mélange”. »