Hors-série "La Renaissance"
Machiavel, antidote au conservatisme
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du Hors-série n°N° 38 de Philosophie magazine « La Renaissance. Quand les temps changent », en kiosque le 21 juin 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Avec Machiavel, la Renaissance réinvente aussi la politique. Cependant, derrière la lutte exclusive pour le pouvoir auquel on réduit souvent la pensée du Florentin, c’est à la découverte d’un abîme qu’elle nous confronte, celui de la division irréductible entre les Grands et le Peuple, inhérente à toute Cité. Un enseignement toujours actuel.
« Je n’ignore pas que le naturel envieux des hommes […] rend toute découverte aussi périlleuse pour son auteur que l’est pour le navigateur la recherche des eaux et des terres inconnues. Cependant, animé de ce désir qui me porte sans cesse à faire ce qui peut tourner à l’avantage commun à tous, je me suis déterminé à ouvrir une route nouvelle ». 1 C’est en découvreur d’une terre inconnue que se présente Machiavel dans ses deux grands ouvrages, Le Prince, composé en 1513, et consacré à l’analyse du pouvoir personnel, et les Discours sur la première décade de Tite-Live (1531), consacrés à l’analyse de la République romaine.
Se saisissant de cette revendication de découvreur, la postérité est allée jusqu’à faire de lui le fondateur d’une science nouvelle, la science politique. Le premier, il aurait déchiffré la lutte des hommes pour le pouvoir en pur observateur, en faisant fi des valeurs et des principes auxquels la tradition de la philosophie politique l’avait toujours arrimée. Quels que soient les acteurs qui se présentent, tyran ou homme de bien, quelles que soient les fins qu’ils poursuivent, quel que soit le régime où ils agissent, il s’agit dorénavant de se demander « comment on acquiert le pouvoir, comment on le garde, pourquoi on le perd », comme Machiavel le dit lui-même. À la différence des classiques qui s’attelaient à la définition de républiques idéales et qui tablaient sur la tendance naturelle de l’homme à atteindre sa propre perfection, Machiavel considère qu’il est « plus convenable de suivre la vérité effective de la chose que son imagination ». Plutôt que de se régler sur la manière dont les hommes devraient se comporter en société, il part de la manière dont ils se comportent réellement, quitte à assumer leur propension au mal et à inviter ceux qui veulent les gouverner à être prêts à entrer dans le mal, si nécessaire, et à utiliser à cet effet tantôt la ruse, comme le renard, tantôt la force, comme le lion. « Il y a si loin de la sorte qu’on vit à celle selon laquelle on devrait vivre, que celui qui laissera ce qui se fait pour cela qui se devrait faire, il apprend plutôt à se perdre qu’à se conserver ; car qui veut faire entièrement profession d’homme de bien, il ne peut éviter sa perte parmi tant d’autres qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire au Prince qui se veut conserver, qu’il apprenne à pouvoir n’être pas bon, et d’en user ou n’user pas selon la nécessité. » 2