Hors-série “Machiavel”

Machiavel est-il révolutionnaire ?

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Cet article est issu du Hors-série n°52 de Philosophie magazine « Machiavel », en kiosque le 24 février 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Parce qu’il fut leur conseiller, on l’imagine spontanément du côté des puissants, monarques, seigneurs et princes. Mais Machiavel a inspiré bon nombre de révolutionnaires, ceux de 1789, bien sûr, et aussi Marx et ses héritiers, qui voient en lui le premier théoricien de la lutte des classes.

 

Machiavel et Robespierre pensaient que « la fondation était l’action politique centrale, le grand acte unique qui établissait le domaine publico-politique et rendait la politique possible. […] À cause de sa redécouverte de l’expérience de la fondation et de la réinterprétation qu’il en a faite comme justification des moyens (violents) pour une fin suprême, Machiavel peut être considéré comme l’ancêtre des révolutions modernes », écrivait Hannah Arendt en 1961, dans La Crise de la culture. Tout change, en effet, avec le Florentin : la fondation du politique n’est plus en arrière du temps, dans un passé volontiers mythifié. La fondation est au-devant des hommes, comme l’horizon d’une « fin » à atteindre, qui se justifie par elle-même. « Un esprit sage ne condamnera jamais quelqu’un pour avoir usé d’un moyen hors des règles ordinaires pour régler une monarchie ou fonder une république. Ce qui est à désirer, c’est que si le fait l’accuse, le résultat l’excuse ; si le résultat est bon, il est acquitté ; tel est le cas de Romulus », qui tua son jumeau Rémus pour fonder Rome. C’est cette violence prépolitique, sans laquelle aucun pouvoir ni aucun espace public ne pourraient voir le jour qui intéresse, en particulier, le philosophe florentin.

De son propre aveu, cette violence fondatrice doit être l’œuvre d’un seul homme. S’il admet que « bien courte serait la durée et de l’État et de ses lois si l’exécution en était remise aux mains d’un seul », et que « le moyen de l’assurer, c’est de la confier aux soins et à la garde de plusieurs », les choses sont différentes pour l’acte fondateur : « Autant une assemblée est peu propre à bien fonder un État, vu la diversité des avis sur ce qui est le bien de cet État, autant, ce bien une fois connu, est-elle unanime à ne pas le laisser échapper. » La république, quelque populaire qu’elle soit, a donc besoin d’un héros, d’un homme fort, d’un « grand homme ».

 

Leçons de résistance

Est-ce nécessairement le cas ? Et si l’acte proprement révolutionnaire de fondation pouvait être une œuvre collective, celle de la multitude, du peuple ? Sans doute Machiavel n’a pas envisagé cette possibilité. Il s’adresse d’abord au « Prince » (le princeps, le premier à prendre l’initiative), au mónarkhos (de mónos et arkhós, littéralement « seul dirigeant »). Bien sûr, Rousseau a écrit : « En feignant de donner des leçons aux rois, il en a donné de grandes aux peuples. » Mais elles sont d’abord de résistance, de réaction. Machiavel ne disait pas autre chose : « Le peuple désire n’être pas commandé ni opprimé par les grands », alors que « les grands désirent commander et opprimer le peuple ». Nulle part l’hypothèse démocratique n’est prise au sérieux : celle qui tient non seulement que le peuple ne doit pas être opprimé par le pouvoir (la chose se trouve dans l’exaltation machiavélienne de la liberté et du dissensus dans l’espace public), mais que le premier peut effectuer lui-même le geste fondateur du second et être collectivement dépositaire de la souveraineté (dèmos kratein).

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