Hors-série « Machiavel »

Machiavel, le Christophe Colomb de la politique

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Cet article est issu du Hors-série n°52 de Philosophie magazine « Machiavel », en kiosque le 24 février 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les hommes tels qu’ils sont, et non tels qu’ils prétendent être ou comme on aimerait qu’ils soient. La « vérité effective », et non un récit voilé ou faussé par l’imagination. Et le chaos dynamique des conflits sociaux comme facteur de liberté. Voilà ce qui fait de l’auteur du Prince un découvreur de terres nouvelles. Entretien avec le philosophe Pierre Manent sur Nicolas Machiavel et son héritage.

 

Machiavel est difficilement séparable de l’époque singulière qui est la sienne, la Renaissance. C’est une époque où s’exacerbe ce que vous nommez le « problème des temps chrétiens », l’« écart excessif entre les paroles et les actions » ?

La « question chrétienne » est en effet au cœur de la pensée et du projet de Machiavel. Quelle « question chrétienne » ? Le christianisme est la religion qui « demande le plus » aux hommes : il porte les commandements les plus exigeants, dont certains s’opposent aux désirs les plus puissants et les plus profonds des êtres humains. L’Évangile selon Matthieu (Mt 19 : 12), ne va-t-il pas jusqu’à louer ceux qui ont accepté de « se faire eunuques pour le Royaume des cieux » ? Le commandement le plus difficile à comprendre, et à mettre en œuvre, c’est sans doute celui-ci : « Aimez vos ennemis. » La religion nous demanderait ainsi de renoncer à ce grand ressort de l’âme humaine – le ressort des grandes actions –, au « cœur ardent » de celui qui combat courageusement contre son ennemi dont il hait l’injustice – de renoncer à la vertu des « illustres Grecs et Romains » ! Or, en même temps, en situation de « chrétienté » par exemple, ou spécialement dans l’Italie de Machiavel, les chrétiens ou déclarés tels ne semblent pas avoir renoncé à la guerre et leur « amour de l’ennemi » n’est pas ce qui saute aux yeux. Faut-il dire alors qu’ils se conduisent simplement « comme les autres », et que leur religion n’est qu’un vêtement extérieur sous lequel se cache le vieil homme, en somme le païen ? Non pas, car précisément ils n’ont pas la « vertu des païens » ! Aux yeux de Machiavel, ses contemporains se caractérisent par un mélange de « faiblesse » et d’« oisiveté ambitieuse » – « debolezza » et « ambizioso ozio » (avant-propos du livre Ier des Discours…). Il y a donc en chrétienté ce que Machiavel appelle un immense « écart » (« tanto discosto ») entre ce que font les hommes et ce qu’ils devraient faire, ou disent qu’ils devraient faire.

 

En quoi Machiavel fournit-il une réponse à ce problème ?

Machiavel pourrait réagir à cette situation comme le fit « frère » Savonarole, en pressant ses contemporains de prendre au sérieux leur religion, de se convertir enfin ! Machiavel va dans une tout autre direction. Il ne leur reproche pas leur immoralité : les hommes sont ainsi, et il ne s’en scandalise pas. Ce qui le scandaliserait plutôt, c’est leur incapacité à se connaître eux-mêmes, à comprendre leurs propres motifs. D’une part, les hommes ne peuvent s’empêcher de faire ce qu’ils font, et qui souvent n’est pas bien glorieux. D’autre part, ils ne peuvent s’empêcher de « vouloir » en quelque façon faire ce qu’ils devraient faire. Alors ils parlent comme s’ils faisaient ce qu’ils devraient faire, et ils s’imaginent qu’ils vivent comme ils parlent. Machiavel trouve dans les cœurs une duplicité paralysante. Divisés entre leurs désirs et la loi, les hommes n’obéissent pas à la loi, mais ne suivent pas non plus leurs désirs, surtout quand ceux-ci les conduiraient vers quelque chose de grand, comme lorsqu’un condottiere « incestueux et parricide », Gian Paolo Baglioni, n’osa pas lever la main sur le pape Jules II qui s’était mis imprudemment à sa merci. Bref, la morale les affaiblit sans les corriger. On le souligne trop rarement : Machiavel est aussi un moraliste.

 

Mais pas uniquement, n’est-ce pas ? À quoi tient l’originalité de sa pensée ? Pourquoi marque-t-elle un tournant vers la modernité politique ?

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