Le livre du jour
“Machines insurrectionnelles”, de Dominique Lestel
© Éditions Fayard
Il y a quelques semaines, un robot aspirateur devenait la star des réseaux sociaux : échappé de chez lui, il avait été filmé en train de nettoyer les rues de Barcelone. Ce genre de phénomène est, très probablement, amené à se reproduire, avec le développement de la robotique autonome. Et à s’amplifier : dans le cas catalan, nous avons à faire à une machine rudimentaire, dont les fonctionnalités sont extrêmement limitées. Qu’en sera-t-il lorsque des créatures beaucoup plus complexes commenceront à faire leur vie sans nous ? C’est la question qu’ose se poser le philosophe Dominique Lestel. Ainsi, dans Machines insurrectionnelles. Une théorie post-biologique du vivant (Fayard, 2021), ce dernier nous invite à penser que la robotique autonome est amenée à constituer une étape inédite dans l’histoire de la vie.
Robots
Nous sommes à l’aube d’une révolution, affirme Dominique Lestel tout au long de cet ouvrage singulier. Même si nous n’en sommes qu’au début, nous assistons au développement inédit de la « robotique autonome », de machines qui manifestent « une forme d’initiative dans ce qu’[elles] font », et sont « dotée[s] d’une perception du monde et de capacités d’agir sur ce monde ». Des intelligences artificielles qui, enchâssées dans des corps électroniques, se mettent à explorer et façonner le monde à leur façon, sans notre intervention.
Résistances
Ces nouvelles machines n’ont rien à voir avec celles que nous connaissions jusqu’ici. Du grille-pain à la machine à laver en passant par le téléphone, les robots auxquels nous étions habitués étaient essentiellement des instruments. Nous pouvions les ranger, les oublier une fois que nous cessions de nous en servir. Tout change avec les « machines insurrectionnelles », qui agissent sans notre accord et imposent leur présence, leurs comportements, leurs mouvements dans notre quotidien. Les « machines existentielles », comme les nomme aussi Lestel, transforment en profondeur notre milieu de vie, en y introduisant de nouvelles interactions, de nouvelles contraintes, de nouvelles résistances. Elles modifient donc de fond en comble la manière dont nous nous comprenons, et nous engagent « à tester des formes inédites d’“humanitude”. »
Vie
Faudrait-il, alors, les considérer comme vivantes ? Probablement, affirme Lestel avec un brin de provocation. Non pas qu’elles soient vivantes au sens où les animaux et les plantes sont vivants. Mais l’émergence de ces nouvelles machines devrait nous inciter à repenser ce que nous entendons par vivant, à faire une place à la « vie robotique » à côté de la traditionnelle « vie biologique ». La vie, en effet, n’est peut-être rien d’autre que la capacité, pour un être, à interférer avec les autres, à affecter leurs existences. Et, de ce point de vue, les robots insurrectionnels qui « entrent en friction avec les autres vivants » en raison de leur indépendance sont, indéniablement, des sortes de vivants. « Ce qui est déstabilisé avec ces technologies, c’est l’Évolution même. »
Futur
Les étonnantes miniatures en noir et blanc du dessinateur Killoffer qui rythment l’ouvrage permettent de donner chair à un propos qui reste parfois quelque peu spéculatif. Elles nous invitent à imaginer à quoi ressemblera notre existence bouleversée par cette véritable « révolution ontologique ». Une raison de plus pour découvrir cet ouvrage aussi singulier que passionnant.
Machines insurrectionnelles. Une théorie post-biologique du vivant, de Dominique Lestel et illustré par Patrice Killoffer, vient de paraître aux Éditions Fayard. 380 p., 23€, disponible ici.