Dossier / Sommes-nous si fragiles ?
Maylis de Kerangal-Camille Riquier. À voix nues
Maelys de Kerangal et Camille Riquier. © Edouard Caupeil pour Philosophie magazine
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Cet article est issu du numéro 152 de Philosophie magazine « Sommes-nous si fragiles ? », en kiosque le 26 août 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La fêlure est au cœur du travail et des réflexions de Maylis de Kerangal et de Camille Riquier. Pour la romancière comme pour le philosophe, elle est un révélateur de notre humanité.
Maylis de Kerangal : La fragilité m’évoque immédiatement l’essai du philosophe Jean-Louis Chrétien [Fragilité, Éditions de Minuit, 2017]. Sa lecture a compté pour moi, elle était présente quand j’ai écrit mon dernier livre Canoës, un ensemble de récits où je tente de sonder la nature de la voix humaine. Or la voix, la parole sont au cœur de la réflexion de Chrétien sur la fragilité et au cœur de son œuvre. Je l’avais connu en lisant La Joie spacieuse [Éditions de Minuit, 2007], un essai qui a directement influencé l’écriture de Corniche Kennedy [Verticales, 2008]. Je suis touchée de savoir que vous, Camille, étiez lié à lui. Et j’ai entendu sa voix en vous lisant.
Camille Riquier : Elle est sans doute partout, de même que, moi aussi, j’ai retrouvé chez vous des confluences étonnantes avec sa façon d’écrire. Jean-Louis Chrétien m’a connu tout petit, si j’ose dire – j’avais 18-19 ans –, et il m’a, à tous les plans, aidé à grandir. C’est un maître, et il est resté un ami jusqu’à ses tout derniers instants en juin 2019. De façon troublante, il a écrit Fragilité, alors qu’à ce moment-là, il ignorait être malade. Et le livre qu’il était en train d’achever lorsqu’il est mort s’appelle De l’absence (il ne manquait que la conclusion, et l’ouvrage paraîtra de façon posthume l’an prochain).
M. de K. : Il philosophe en poète, avec immédiatement une grande tension dans la langue. Il a une façon singulière de déplier lentement les mots, les notions, et de les faire résonner. Peut-être pourrions-nous, dans ce dialogue sur la fragilité, essayer de procéder comme lui. Et commencer, par exemple, par cette image de la fêlure qu’il relève dans l’extraordinaire roman de Henry James, La Coupe d’or [1904]. Cette coupe d’or, au centre du roman, est un objet précieux mais possède une fêlure cachée, qui serait comme le révélateur de la fragilité intérieure, intrinsèque, de l’amour.
C. R. : Et de la condition humaine : la fragilité la définit entièrement, de la naissance à la mort. C’est pourquoi, signale Jean-Louis Chrétien, il est difficile de trouver un antonyme au terme « fragilité », il n’existe pas de véritable contraire de la fragilité… On pense à « solidité », « force », parce qu’on assimile fragilité et faiblesse. C’est faux. Prenons, par exemple, la voix humaine. Vous lui donnez une profondeur dans Canoës en pensant la différence entre les voix féminines et masculines. Or, en effet, on pense spontanément que la voix aiguë, enfantine ou féminine, est plus fragile que la voix masculine, alors qu’une voix grave, même la plus stable, peut tout autant se briser. Leur fragilité n’est pas une question de force ou de faiblesse.
M. de K. : Oui, dans l’une des nouvelles de Canoës, « Ruisseau et limaille de fer », Zoé veut changer de voix, obtenir un timbre plus grave afin de devenir animatrice à la radio, où les voix aiguës sont discriminées car perçues comme un marqueur de fragilité. On se souvient, par exemple, que lors de la campagne présidentielle de 2012, la voix aiguë de Ségolène Royal avait été critiquée, moquée, qualifiée d’hystérique, sa voix aiguë connotant l’incompétence, l’instabilité, la faiblesse ; elle jouait en outre comme le révélateur de la femme fragile en qui l’on ne pouvait avoir totalement confiance. La corrélation du féminin et du fragile évidemment allait de soi, elle jouait à plein !
C. R. : Dans votre nouvelle « Mustang », Sam, en vivant au Colorado, change de voix en changeant de langue, et c’est tout son corps qui se transforme, son visage qui prend de nouveaux muscles, comme si le corps n’était jamais qu’un porte-voix. La voix est ce qu’il y a de plus irréductible, et le corps est comme une sorte de temple qui l’abrite.
M. de K. : Oui, le corps comme lieu de la voix, comme ce qui la contient et la fait résonner, comme son enveloppe. Dans l’une des nouvelles, « Un oiseau léger », la voix de Rose s’échappe de son corps défunt et revient habiter l’appartement via le répondeur téléphonique. De fait, la voix, c’est immédiatement du corps, c’est de l’incarnation. Elle est invisible, ce sont des vibrations immatérielles dans l’air, mais elle a pourtant le pouvoir de faire advenir quelqu’un, de le rendre présent. On en fait l’expérience au téléphone, mais aussi par la mémoire auditive que nous gardons de la voix des morts. Ce qui est troublant, c’est l’asymétrie entre la fragilité de la voix humaine, qui, comme tout organe musculaire, peut se détendre, se déchirer, s’altérer, et sa puissance absolue qui est de transmettre le sens.