3. S’ouvrir à l’éternité

Entre ciel et mer

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Entre ciel et mer

Ibiza (cc) victoriapeckham / Flickr

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Cet article est issu du numéro 101 de Philosophie magazine « L’instant présent. Attrape-le si tu peux ! », en kiosque le 16 juin 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Un adolescent s’élance d’une corniche. Pour la romancière Maylis de Kerangal, ce grand saut est la parfaite métaphore d’un accès privilégié au présent : lorsque l’instant et l’éternité vont tout d’un coup ensemble.

L’été dernier, j’ai vu un garçon plonger dans la mer. Il a surgi vers midi, au sommet d’un escarpement de pierre, est venu se placer à l’aplomb du précipice, à huit mètres de la surface de l’eau. Il n’est pas seul, d’autres l’escortent et le regardent, postés dans les rochers, j’entends leurs cris et leurs rires que répercute et fusionne l’écho. Le garçon apparaît. Il se penche, il estime le fond, il évalue son risque. Après quoi il se tient longtemps immobile, respire – la cage thoracique qui se gonfle et se creuse, le nez et la bouche en circuit ouvert –, son regard sonde la mer, le ciel, l’espace entier qui le contient. Au fond de l’anse, le temps dilate et durcit la scène. Ce n’est pas si dangereux, le garçon se sait regardé, il se présente aux yeux du monde. En un instant, il fléchit les jambes et, ressaisissant son corps en une seule contraction, prend un léger appel des deux pieds et s’élance dans le vide. Il plonge. Puis d’autres que lui se succèdent sur le promontoire, et ce sont d’autres envols et d’autres chutes, d’autres cris et d’autres trous dans la mer, d’autres fracas et d’autres éclaboussures.

« Nous ne sommes réels que dans la rencontre du présent : là où la proue fend l’eau. Devant il n’y a rien encore, derrière un sillage vite effacé. » Cette phrase de Philippe Jacottet prélevée dans La Semaison plane en hors champ de cette scène qui est aussi la scène matricielle d’un roman dont les héros, des adolescents, se donnent rendez-vous en un lieu de la Corniche Kennedy, à Marseille, pour être ensemble, pour plonger dans la mer, passer le temps. Dans ce texte que j’ai écrit, l’adolescence est envisagée comme un âge de lisière, à l’orée de deux mondes et participant des deux, celui de l’enfance et celui de l’âge adulte. Décollée du passé – celui de l’histoire familiale, celui de l’héritage –, à distance du futur – l’avenir social –, elle se tient dressée sur cette ligne de crête qui est celle du présent. Je cherche une forme qui décrirait ce rapport au temps, ce rapport au présent, et l’intuition de cette fiction est que le plongeon me la donne : il réalise un fragment de temps pur, donne un « ici et maintenant » à l’ardeur de vivre de même qu’il achève le désir de se sentir vivant, il est l’événement en personne, autrement dit le signe sans message que la vie est là. Et, dans le même temps, il est la relance d’un pacte avec la vie. C’est ainsi que ces plongeurs de 15 ans fendent l’eau encore et encore.

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