Intraduisible
Meraki (μεράκι)
Cet article est issu du numéro 152 de Philosophie magazine « Sommes-nous si fragiles ? », en kiosque le 26 août 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Langue d’origine : grec
« J’ai mis mon cœur et mon âme dans mon travail, et j’ai perdu la tête dans le processus », écrit Vincent Van Gogh dans une lettre à son frère Théo. Sans aller jusqu’à ce point où l’artiste s’abîme dans sa création, nous avons tous déjà eu cette impression de mettre une part de nous-mêmes dans ce que nous faisons. Les Grecs ont un mot pour parler de cette ardeur pour ce que l’on crée, qu’il s’agisse d’un tableau, d’un plat ou de la décoration d’une pièce : meraki. Pratiquer le meraki, c’est s’investir complètement dans une œuvre, y laisser un peu de soi. Comme le notent les anthropologues Annette Leibing et Athena McLean dans The Shadow Side of Fieldwork (« La part d’ombre du travail de terrain », 2008, non traduit), le meraki est « un état expérientiel dans lequel les participants du rituel suivent “la voie de leur cœur”, rejetant la “logique ordinaire” et les intérêts de la “vie quotidienne” ». Le vocabulaire est religieux à dessein : le meraki est une forme d’extase, de sortie de soi… qui conduit cependant à s’absorber non dans le divin mais dans une tâche concrète. Un enthousiasme, au sens littéral : nous sommes aspirés dans ce que nous façonnons. Ce n’est pas un banal objet du quotidien que nous nous contenterions d’utiliser comme un moyen en vue d’un but. Cette tâche est investie d’un supplément d’âme.