Entretien
Michel Kreutzer : “Dès que vous accordez à l’animal une forme d’esprit, vous êtes amenés à envisager que ce psychisme peut dysfonctionner”
© Alexandra Surkova / iStockphoto
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Angoisses, dépressions et même autisme : les animaux, comme les humains, sont sujets à des pathologies mentales. C’est ce qu’affirment les tenants de la zoopsychiatrie comme l’éthologue Michel Kreutzer, qui voit dans l’étude des folies animales une manière de renouveler notre compréhension du psychisme des bêtes.
Comment définir la zoopsychiatrie ?
Michel Kreutzer : Le mot parle de lui même : il s’agit d’une psychiatrie, d’une étude des pathologies mentales, pour les animaux, les zôion. Les éthologues observent depuis longtemps des troubles comportementaux. Tout l’enjeu, c’est d’envisager un lien possible avec des troubles mentaux, comme le suggérait le neurologue Henri Ey dans son ouvrage Psychiatrie animale (1964). Et ce n’est pas chose aisée ! Nous avons accès relativement facilement aux comportements des animaux. Leur psychisme nous est beaucoup plus mystérieux – nous n’y accédons qu’indirectement. La chose est particulièrement difficile dans le cas des animaux sauvages : si les troubles mentaux se manifestent chez un individu sur cent (comme c’est le cas chez l’homme), vous avez peu de chance de pouvoir en observer les effets !
Le monde occidental a déjà eu du mal à accepter que les animaux puissent être doués d’esprit, de conscience. Cela rend-il particulièrement difficile l’implantation de la zoopsychiatrie ?
Tout dépend l’histoire que l’on raconte. Bien entendu, pour notre vision moderne, matérialiste et mécaniste, qui dénie l’esprit à l’animal, l’idée de folies animale est impossible à aborder. Mais toute la tradition occidentale n’est pas mécaniste – certains chercheurs qui en sont issus ont d’ailleurs joué un rôle essentiel dans la compréhension de l’animal, comme la primatologue Jane Goodall. Mais si vous remontez plus loin, dans l’Antiquité, l’idée que l’animal était doué d’une âme, qu’il existait une continuité entre l’homme et l’animal, ne paraissait pas du tout absurde, comme le montre le philologue Jackie Pigeaud dans La Maladie de l’âme (1981). Un philosophe comme Sextus Empiricus pouvait ainsi envisager que les humains comme les animaux se représentaient les objets extérieurs sous la forme de phantasia. Et que, parfois, ces représentations pouvaient devenir folles (dans le rêve, par exemple). Dès que vous accordez à l’animal une forme d’esprit, vous êtes amenés à envisager que ce psychisme peut dysfonctionner. La capacité à rêver est d’ailleurs, je crois, un bon indicateur de la possibilité de troubles psychiques.